De la pré-vision à la pro-vision


On utilise, même en français, le mot anglais backcasting pour désigner une manière de voir et de penser qui permet d'œuvrer pour le développement durable avec intelligence, rigueur et efficacité. L'attitude habituelle dans ce domaine consiste à s'engager à opérer des amélioriations successives, dans le cadre de prévisions faites à partir des tendances actuelles à limiter les dégâts ; en réduisant, par exemple, les émissions de CO2. Cette approche paraît réaliste car elle repose sur un compromis entre les intérêts économiques et les obligations écologiques. Pour quiconque toutefois prend vraiment au sérieux le double problème du pic pétrolier et du réchauffement climatique, désormais aggravé par la crise alimentaire mondiale et la crise financière, c'est la moins réaliste des approches possibles. On raisonne alors ainsi: «Le mur est là à l'horizon, mais plutôt que de tout mettre en oeuvre pour l'éviter, contentons-nous de nous heurter à lui à une vitesse réduite et à retarder ce choc violent de quelques années.»

Le réalisme se réduit ici au fatalisme, ce qui le rend illusoire. On ne tente même pas d'imaginer une façon de détourner le bolide de sa trajectoire, on se comporte comme si retarder l'impact équivalait à l'éviter. Karl Henrik Robèrt, le fondateur de The Natural Step également connu par son acronyme, TNS  fondé en Suède en 1989, utilise la métaphore de l'entonnoir dans le même contexte. La croissance de la population et celle des besoins suscitent une demande de plus en plus grande qu'on est de moins en moins en mesure de satisfaire en raison de l'épuisement des ressources. Il s'ensuit un goulot d'étranglement. Pour rendre le développement durable il faut ouvrir ce goulot.

Prenons l'exemple de l'agriculture actuelle dans les pays riches. Que va-t-il se passer dans l'hypothèse où, comme tout l'indique en ce moment, on ne songera pas vraiment à en modifier la trajectoire radicalement. Le prix du pétrole augmentant, celui des fertilisants et celui de l'essence va augmenter également. Pour éviter la pollution des rivières et des lacs, les gouvernements, sous la pression des citoyens, exigeront qu'on élargisse de quelques mètres, à 20 ou 30, les espaces boisés près des cours d'eau et des plans d'eau. D'autres pressions des citoyens auront sans doute pour effet que les gouvernements devront réduire leurs subventions à ce type d'agriculture. Enfin, les mentalités évoluant, les gens comprendront l'importance du capital naturel, dont l'eau et l'humus sont de bons exemples, et s'opposeront aux pratiques agricoles ayant pour effet de provoquer l'érosion des sols et l'écoulement de ses composants vers les cours d'eau. Il en résultera une hausse du coût des aliments, dont on ne pourra même pas se consoler en pensant qu'elle est le prix à payer pour le développement durable, car on n'aura pas vraiment assuré ledit développement par cette méthode.

Ce processus d'étranglement est déjà en cours. Tout le monde est à même de l'observer et de prendre acte du fait qu'il entraîne des tensions sociales comme celles qui existent en ce moment dans la plupart des pays industrialisés entre les producteurs agricoles et les citoyens qui consomment leurs produits.

Il devrait pourtant être possible de relever les mêmes défis d'une manière à la fois plus inspirante, plus rigoureuse, plus efficace. Cela suppose, comme l'a compris le docteur Robèrt, que l'on passe de la pré-vision à la pro-vision. J'appelle pro-vision ce que les chercheurs de TNS ont appelé backcasting, en donnant au préfixe pro le sens qu'il a dans le mot projet. À l'origine d'un projet il y a, dans l'avenir, une vision, une représentation du but qu'on veut atteindre. On revient ensuite vers le présent avec la volonté de faire, étape par étape le nécessaire, pour atteindre le but. On sait qu'on n'atteindra jamais le but par de petites améliorations successives à partir de l'état actuel, qu'il faut planifier non à partir de cet état, mais en fonction des principes et des conditions à respecter pour atteindre le but.

Revenons à l'exemple de l'agriculture. Une chose est certaine. On ne peut pas considérer comme durable une agriculture dont la productivité suppose des fertilisants tirés du pétrole bon marché et a pour conséquence l'appauvrissement du sol, son érosion et par suite la pollution des rivières et des lacs. Une agriculture qui en plus se situe dans un contexte où la population ce cesse de croître et où l'espace cultivable ne cesse de décroître. Une autre chose est tout aussi certaine cependant: la survie des populations ne sera possible que si l'agriculture est durable.

Mais qu'est-ce donc qu'une agriculture durable? Il faut en venir au point où l'on puisse poser cette question sans craindre d'effrayer les tenants du statu quo en agriculture. C'est en effet seulement à cette condition que l'on peut espérer trouver une définition claire pouvant servir de repère dans l'action. Pour rendre l'agriculture durable, il faudrait d'abord accroître l'espace cultivable plutôt que de le réduire, ce qui suppose non seulement l'arrêt de l'étalement urbain, mais son remplacement par l'agriculture urbaine. Il faut aussi remplacer les fertilisants tirés du pétrole par des fertilisants renouvelables, le fumier des troupeaux utilisé jusqu’à tout récemment par exemple. Pour des raisons tenant au contexte global, il faut aussi réduire la distance entre les producteurs et les consommateurs. On voit ainsi s'ébaucher un modèle qui permettrait de prendre dès aujourd'hui les décisions qui s'imposent en sachant où l'on va et avec la certitude d'atteindre ainsi le but.

On se rend aussi vite compte cependant que de tels changements en agriculture doivent nécessairement s'accompagner de changements semblables dans d'autres domaines. Si, par exemple, dans un pays où l'eau est rare, on en consomme de grandes quantités pour tirer du pétrole des sables bitumineux ou pour satisfaire les besoins de villes construites dans le désert, il n'en restera plus pour une agriculture qui en a grand besoin. C'est ainsi que Karl Henrik Robèrt propose non pas un modèle global de société, sur lequel le consensus n'aurait pas été possible, mais quelques principes si fondamentaux que tout le monde puisse y adhérer. Dans divers autres documents de nos encyclopédies, notre collaboratrice Andrée Mathieu a présenté ces principes dans le cadre d’articles sur l'ensemble de la philosophie et de la méthode de TNS. En raison de la rigueur avec laquelle ces principes sont présentés, il est difficile de les mémoriser. Nous les réduisons ici à un mot, un peu vagues certes, mais qui conservera un sens précis dans la mesure où on les rattachera aux énoncés initiaux: Extraction, production, destruction, privation.


Dans une société durable, la nature (biosphère) n'est pas soumise à une augmentation systémathique de:

Extraction
1.la concentration des substances extraites de la croûte terrestre.

Production
2.la concentration des substances produites par la société

Destruction
3.sa dégradation par des moyens physiques;

Privation
4. il faut aussi éviter les hommes ne soient soumis à des conditions qui diminuent systématiquement leur capacité à pouvoir subvenir à leurs besoins.

Mine de rien ces principes précisent les conditions dans lesquelles la vie chères aux êtres humains pourra durer sur la planète terre. Ils ont l'inconvénient d'être abstraits, mais avec un peu d'imagination on peut associer la fin du réchauffement climatique au premier principe. Au second principe, on peut associer les processus industriels sans cheminées, l'élimination des déchets par le recyclage. Au troisième, on peut associer la conservation du capital naturel sous toutes ses formes: humus, eau, insectes pollinisateurs, ce qui nous rapprocherait de l'agriculture biologique et mettrait fin aux tensions entre les agriculteurs et leurs clients. Le quatrième principe est le plus prometteur mais hélas aussi celui dont les résultats sont le moins assurés, parce qu'il constitue un appel à la liberté des êtres humains. Il porterait tous ses fruits si, par exemple, les citoyens des pays les plus riches du monde, qui sont aussi les plus grands consommateurs d'énergie, réduisaient volontairement leur exploitation des sources les plus précieuses d'énergie pour permettre aux plus pauvres de la planète d'en faire usage à un coût à leur portée. Si utopiques que de tels sacrifices puissent paraître en ce moment, ils n'en sont pas moins la meilleure façon de prévenir un terrorisme dont l'humanité ne connaît encore que le prélude.

Telle est, sous sa forme abstraite et sa forme concrète, la vision de l'humanité à laquelle il faut s'identifier, en pensant aux générations futures, si l'on espère, non pas seulement limiter les dégâts par des améliorations successives, ce qui est l'objectif de la planification traditionnelle, mais profiter des défis sur le plan matériel pour améliorer le sort des humains tout en satisfaisant leurs besoins fondamentaux.

Une fois cette identification faite, il faut se tourner vers le présent et commencer à poser des gestes orientés vers le respect intégral des quatre principes. La vision étant située dans l'avenir, le présent devient le passé, d'où le mot backcasting, paradoxal au premier abord, pour désigner cette approche. On ne suivra plus désormais les tendances ou les trajectoires. On agira plutôt selon des principes ayant l'avantage de prendre la forme de règles concrètes se prêtant à des mesures rigoureuses des progrès accomplis. Quels que soient les avantages que présentent ces principes, il ne faut toutefois pas se cacher qu'il s'agit d'un pari audacieux, voire téméraire, sur la liberté humaine et contre le déterminisme historique.

Pour accroître nos chances de pouvoir relever ce pari, il faut le présenter tel qu’il est: la seule voie vers un bel avenir pour l'humanité. Mais aussi une occasion sans précédent pour les hommes de faire preuve d'une créativité à laquelle la prospérité, rendue possible par l'énergie bon marché, les a préparés. Osons le dire: la seule façon pour les habitants des pays les plus riches de justifier moralement la part démesurée de l'énergie bon marché qu'ils ont consommée, sera de mettre au service de l'humanité entière une créativité qui permettra, par exemple, de tirer un biocarburant de la culture des algues et de réduire le coût des panneaux solaires.

L'appel à la liberté dans le contexte de la pro-vision est aussi un appel à la coopération. Par là s'opère un rapprochement entre les initiatives de transition et l'approche TNS dans les entreprises. Dans tous les témoignages que l'on peut lire ou entendre de l'étonnant succès de la compagnie américaine Interface dans ce domaine, c'est le mot vision qui occupe la place centrale. Il ne s'agit pas seulement d'une vision de l'entreprise future, mais de celle d'un monde durable et viable dans son ensemble. Le deuxième mot en importance est coopération. Si tous les acteurs de la pièce presque sacrée que devient dans ce contexte la production ne sont pas disposés à contribuer au projet d'ensemble par leur créativité et leur générosité, rien ne va plus. Mais si ces deux conditions, la vision et la coopération sont réunies, les objectifs les plus ambitieux peuvent être assez facilement atteints grâce à la méthode des petits pas. Chez Interface, le premier pas a consisté à améliorer les procédés industriels. Les économies ainsi réalisées ont servi à mener à terme un projet consistant à tirer une partie de l'énergie dont l'usine a besoin, du méthanol se dégageant d'un dépotoir des environs. Ce fut un nouveau pas. Il en résulta de économies qui rendirent un autre pas possible. Aujourd'hui, devenue indépendante du pétrole importé, la compagnie Interface a un avantage considérable sur ses concurrents. Cette compagnie ne fabrique que des tapis dont toutes les composantes sont recyclables.

Ce qui fait la force de cette approche, c'est une combinaison assez rare dans les choses humaines de mobiles élevés, reliés à la vision et de mobiles terre à terre reliés aux modestes objectifs qu'on atteint un à un avec la satisfaction d'avoir fait un pas significatif dans la bonne direction. La même combinaison doit être au coeur de la culture de transition.


 

"Il devrait pourtant être possible de relever les mêmes défis d'une manière à la fois plus inspirante, plus rigoureuse, plus efficace. Cela suppose, comme l'a compris le docteur Robèrt, que l'on passe de la pré-vision à la pro-vision. J'appelle pro-vision ce que les chercheurs de TNS ont appelé backcasting, en donnant au préfixe pro le sens qu'il a dans le mot projet. À l'origine d'un projet il y a, dans l'avenir, une vision, une représentation du but qu'on veut atteindre. On revient ensuite vers le présent avec la volonté de faire, étape par étape le nécessaire, pour atteindre le but."


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Vidéo


Ville saturée, hyper-urbanisée (au détriment notamment des terres cultivables) et connaissant de nombreux pics de pollution tout au long de l’année, Grenoble et son agglomération sont aujourd’hui des modèles de ce qu’il ne faut pas faire en terme d’urbanisme. Or, à l’heure des bouleversements climatiques et de la crise écologique multiforme, il existe pourtant un risque non négligeable de voir par exemple de nouveaux projets routiers rendus compatibles avec le ScoT et de constater que l’obligation « d’intégrer l’empreinte écologique » peut faire l’objet d’interprétations pour le moins réductrices... Au reste, le film rappelle que les occasions ne manquent pas pour les décideurs locaux de se passer de l’avis de la population dans la mise en oeuvre de grands projets (Minatec).

Ainsi, à travers un film qui a la prétention d’aller plus loin que les bonnes intentions affichées du ScoT en posant les questions qui dérangent (décroissance, démocratie, etc.), les Amis de la Terre Isère souhaitent d’une part réaffirmer que l’urgence de la crise écologique nous impose de vrais choix politiques au service de tous et destinés à s’inscrire dans la durée, et d’autre part, attirer l’attention sur le fait que l’élaboration du ScoT est une occasion unique pour les habitants de contribuer à définir des directives conformes aux objectifs de la France pour 2020 : 20 % d’économie d’énergie, 20 % de réduction de GES par rapport à 1990 et 23 % d’énergies renouvelables (loi Grenelle du 3 août 2009).

«  Grenoble 2030 » s’appuie sur le témoignage d’objecteurs de croissance (Paul Ariès) et d’acteurs de l’écologie au niveau national (Pierre Rabhi), apportant un éclairage sociologique et philosophique. Le film donne également la parole à des citoyens concernés par le devenir de leur territoire de vie : Rocade Nord, agriculture, pollution de l’air, déchets, etc.

Le chiffre du jour

Au 31 décembre 2009, le nombre total d'Initiatives de Transition officielles dans le monde était de 265. Combien y en aura-t-il à la fin de 2010 ? Heureuse année!