La culture de transition, en questions et réponses


Par culture de transition nous entendons ici les changements dans les manières de penser et de faire qui seront nécessaires pour faire face aux défis des quatre crises actuelles, indissociables les unes des autres: pic pétrolier, changements climatiques, crise alimentaire, crise financière. Des remèdes inter reliés à des crises inter reliées.

Nous répondons d'abord aux principales questions qu'on nous a posées pendant la période de développement de ce site.

Q: Vous semblez tenir pour acquis que tout le monde sait ce qu'il faut entendre par pic pétrolier, est-ce vraiment le cas?

R:
La quantité de pétrole dans le monde est limitée et à l'échelle où nous nous situons, elle n'est pas renouvelable. On continue, certes, de découvrir de nouveaux puits, mais à des coûts de plus en plus élevés, pour un pétrole de qualité décroissante. Tôt ou tard, la production devait atteindre un sommet pour décroître ensuite. C'est ce sommet qu'on appelle pic pétrolier. En 1956, le géologue américain, M. King Hubbert, avait prédit que pour ce qui des États-Unis, le sommet serait atteint en 1970, ce que les faits ont confirmé. Il situait le pic pétrolier mondial autour de l'an 2000.

Q: On ne parle de la crise alimentaire dans des termes nouveaux que depuis un an, le pic pétrolier ne semble pas inquiéter beaucoup de gens en ce moment. Quant à la crise financière, il est fort possible qu'on en parle au passé dans un an ou deux. Sur quoi vous basez-vous pour associer les quatre crises et faire de cette association l'objet d'un mouvement dont la nécessité et l'urgence semblent évidentes à vos yeux?

R: Les initiateurs du mouvement en Angleterre n'ont associé que le pic pétrolier et le réchauffement climatique. Et cela a suffi à assurer à leur mouvement un succès étonnant compte tenu du fait qu'il n'a été fondé qu'en 2006. Mais puisque l'un des buts de ce mouvement est d'inciter les gens à penser selon les exigences de la complexité, à trouver des solutions en réseau à des problèmes auxquels aucune solution linéaire ne convient, il va presque de soi qu'on veuille intégrer au débat la crise financière et la crise alimentaire.

En 2006, la crise financière n’était encore qu’un vague danger à l'horizon. Quant à la crise alimentaire, elle nous apparaissait comme une succession de crises dans certains pays du Tiers Monde auxquelles on s’était hélas habitué.

Elles sont aujourd'hui au centre de nos soucis et de nos vies. Pour comprendre à quel point elles sont inter reliées, il suffit de savoir que la production d'éthanol comme substitut au pétrole aggrave la crise alimentaire et le réchauffement climatique car elle requiert plus d'énergie qu'elle n'en produit, ce qui est une bien mauvais calcul sur le plan économique. Sans compter que la culture intensive du maïs que nécessite le procédé, accélère l'érosion du sol, ce qui à la longue appauvrit le pays producteur.

Q: N'êtes-vous pas un peu alarmiste?

R: Le porteur de mauvaises nouvelles prend toujours un grand risque. Si, en alertant l'opinion publique, il prévient une catastrophe ou en réduit l'ampleur, on lui reproche d'avoir semé inutilement l'inquiétude dans la population; si ses craintes s'avèrent justifiées par la catastrophe, il porte tout de même, au moment où il sonne l'alarme, l'odieux de briser les rêves et les illusions des gens.

Cela dit, en ce moment le risque de se tromper en prédisant des défis majeurs est minime. Aux États-Unis seulement, une cinquantaine de livres ont été consacrés au pic pétrolier au cours des deux ou trois dernières années, alors que les mauvaises nouvelles concernant le réchauffement climatique s'accumulaient et que la crise alimentaire provoquait des révoltes populaires partout dans le monde.

Q: Le premier pic pétrolier, celui des États-Unis, survenu en 1970, avait provoqué des inquiétudes semblables à celles qui s'emparent de nous aujourd'hui. Le coût du pétrole a augmenté, un groupe de sages de tous les pays du monde, réunis dans le Club de Rome, avait recommandé la croissance zéro comme solution au double problème de la pollution et de la rareté du pétrole. Que s'est-il passé ensuite ?

R: Un quart de siècle de croissance insouciante ! Ces années d'insouciance marquées par le retour des grosses cylindrées en Amérique du Nord apparaîtront peut-être un jour comme la principale cause des défis, peut-être démesurés, auxquels nous devrons faire face demain ou après-demain. Vers la fin de la décennie 1970, le président Jimmy Carter avait eu la sagesse de créer des programmes destinés à soutenir le développement des énergies alternatives. Si son pays, le pays phare du monde, avait persévéré dans cette voie, le pic pétrolier mondial apparaîtrait peut-être encore comme un danger lointain, alors que la plupart des experts estiment qu'on l'a déjà atteint ou qu'on l'atteindra bientôt.

Ce ne fut hélas! pas suffisant pour mettre le pays sur la bonne voie. Les Américains trouvèrent le président Carter si pessimiste qu'ils le remplacèrent par le jovial Ronald Reagan, lequel ramena l'euphorie et le déni et s'empressa de supprimer les programmes de son prédécesseur. Quelques gouttes de pétrole découvertes en Alaska avaient suffi à relancer l'illusion selon laquelle le pétrole existe en quantité illimitée. Le reste du monde ne demandait, semble-t-il, qu'à partager cette illusion. Chacun sait comment l'entrée en scène de l'Inde et de la Chine comme pays consommateurs de pétrole obligea les experts les plus optimistes à réviser leurs analyses.

Q: Ce n'est tout de même pas la première fois que l'humanité passe d'une source d'énergie à une autre. Au cours du passé récent, il y eut le bois, puis le charbon et en même temps que le pétrole, l'hydro électricité et le nucléaire.

R: Le cas du pétrole est unique. Il explique à lui seul la quasi totalité du progrès technique et économique accompli au XXe siècle: il n'a pas servi seulement à chauffer les maisons et à propulser les véhicules motorisés: on lui doit les plastiques, le nylon et donc la plupart des tissus synthétiques, les fertilisants et donc l'agriculture industrielle et la révolution verte, l'asphalte, de nombreux matériaux de construction...etc. Il a, il faudrait plutôt dire il avait surtout l'avantage de couler de source, de ne coûter pratiquement rien, de se transporter facilement et d'être dense. Vous avez peut être déjà poussé une automobile sur une distance de deux ou trois mètres pour la ranger sur le bord d'une route suite à une crevaison. Essayez d'imaginer l’effort que vous devriez faire pour la pousser sur une distance de 30 kilomètres. Un seul gallon d'essence (quatre litres) accomplit cet exploit qui équivaut à six semaines de travail humain. Six semaines de 40 heures. On estime à 10 000 heures de travail humain le contenu énergétique d'un baril de pétrole (42 gallons US). On consomme 80 millions de barils par jour. Chaque être humain dispose donc, grâce au seul pétrole, d'esclaves qui lui fournissent 118 heures de travail par jour.

L'humanité n'a jamais fait l'expérience de la pénurie d'une ressource aussi importante. Il n'existe qu'un précédent, à l'échelle d'un petit pays isolé: Cuba. Après l'effondrement de l'Union soviétique, ce pays a en effet connu une pénurie de pétrole comparable à celle qui frappera inévitablement le monde entier à moins qu'on ne la prévienne par des changements immédiats et radicaux dans les habitudes de consommation de l'énergie.

Q: Les leçons plutôt positives qu'on semble vouloir tirer de l'expérience cubaine sont-elles applicables dans des pays démocratiques et fortement industrialisés?

R: On ne peut en effet qu'admirer la capacité d'adaptation dont le peuple cubain a fait preuve avec une solidarité exemplaire qui l'a rendu capable, entre autres exploits, de transformer complètement son agriculture en une dizaine d'années. Les tracteurs et les fertilisants russes avaient en effet permis à Cuba, dans le cadre de sa révolution verte, de se doter d'une agriculture plus industrialisée encore que celle des États-Unis, produisant de grandes quantités de sucre destiné l'exportation et important une forte proportion de sa nourriture, 50% de son riz par exemple. Aujourd'hui, le pays est autosuffisant et après avoir redécouvert les vertus de la petite ferme privée et celle du jardinage urbain, il exporte des spécialistes de l'agriculture biologique dans le reste de l'Amérique latine.

L'équipe américaine qui a tourné le film Le pouvoir des communautés, lequel relate l'histoire de la réaction cubaine à la pénurie de pétrole, a voulu démontrer que c'est seulement en suivant l'exemple des Cubains, en faisant preuve des mêmes qualités, que les populations des autres pays du monde, à commencer par celle des États-Unis, pourront trouver une solution heureuse aux problèmes résultant du manque de pétrole. Soit dit en passant, c'est après avoir vu le film Le pouvoir des communautés que Rob Hopkins et ses amis ont décidé de créer les premiers groupes Transition Towns.

On peut penser que c'est à cause de la solidarité et de la convivialité dont le peuple cubain est encore capable que des solutions durables ont pu être trouvées, mais il n'en reste pas moins que le régime autoritaire du pays a joué un rôle important dans la transition.

Au début de la décennie 1930, une crise plus aiguë mais moins complexe que la crise actuelle se solda par des régimes autoritaires dans plusieurs pays européens. On ne pourra éviter l'appel à des régimes autoritaires que dans la mesure où il y aura mobilisation parmi les citoyens ordinaires. Cette mobilisation a déjà commencé à se faire sous la forme d'un grand nombre d'associations et d'initiatives reliées à l'écologie en général, à la gestion des déchets, au recyclage, à l'agriculture, au commerce équitable. Au Québec, le mouvement Équiterre est un bel exemple de ces associations. Dans Blessed Unrest, Paul Hawken se fait le porte-parole de milliers de mouvements semblables à travers le monde. Ce livre est une excellente invitation à l'action éclairée et concertée. Si les élections américaines du 4 novembre 2008 ont suscité tant d'intérêt dans le monde, n'est-ce pas parce que c'est l'aptitude des pays démocratiques à faire face à une crise majeure qui en était l'enjeu principal ?

Q: Entre Cuba et des pays riches comme l'Angleterre, la France, les États-Unis et le Canada, la comparaison est-elle possible? Ces pays riches ne disposent-ils pas de la puissance nécessaire pour éviter un choc pétrolier aussi violent que celui qui frappa Cuba: perte de 60% de son approvisionnement en pétrole, chute de 35 % de son PIB ?

R: Il n'y a pas que des pays riches dans le monde. Quand le prix du pétrole augmente à Paris, il augmente aussi à Dakar dans une proportion beaucoup plus grande par rapport au pouvoir d'achat. Cette augmentation se fait sentir durement dans l'agriculture, déjà défavorisée par les subventions accordées par les pays riches à leurs propres produits agricoles, le coton par exemple.

Il est vrai que ces pays riches peuvent avoir une certaines influence sur le rythme auquel la réduction de l'offre de pétrole les frappera, mais aucun n'est à l'abri d'un choix politique de l'Iran, de la Russie ou du Venezuela qui aurait pour effet de provoquer une hausse démesurée des prix du pétrole. Cette relative maîtrise que les pays riches peuvent avoir de leur avenir en matière d'énergie est elle-même fortement déterminée par l'état de leur propre culture de transition. Une solide culture de transition est donc nécessaire, aussi bien pour prévenir les chocs violents que pour y faire face le cas échéant.

Q: Vous l'avez reconnu vous-même, il existe déjà une multitude de groupes, de toutes tailles, qui visent les mêmes fins que les groupes récemment formés en Angleterre dans le cadre de la culture de transition. Quel est le caractère distinctif des nouveaux groupes?

R: Le premier but des groupes de transition est de protéger la résilience dans les communautés où elle existe encore et de la rétablir là où elle n'existe plus. Sauf exception les groupes écologistes n'ont pas cette mission. Le recyclage des déchets dans une ville peut-être une excellent chose, mais cette action à elle seule ne suffit pas à accroître la résilience de la ville.

Un arc tendu retrouve sa forme initiale quand la tension se relâche. Les ingénieurs appellent résilience cette capacité qu'on certains matériaux de retrouver leur forme initiale après un choc. Ce fut le premier usage du mot résilience. Les écologistes ont ensuite utilisé le même mot pour désigner une capacité analogue à l'échelle d'un éco-système. L'exemple qui illustre le mieux ce phénomène est celui du Krakatoa dont l'éruption vers le milieu du XIX siècle a recouvert de lave une île voisine portant le même nom: cette île a retrouvé peu à peu, par elle-même, sa luxuriance. Il allait presque de toi que les psychologues, les sociologues et les économistes utilisent à leur tour ce concept, ce qui s'est produit surtout au cours des dix dernières années. Dans ces sciences humaines comme en écologie, le concept de résilience est étroitement associé à celui de système. Nous retiendrons pour le moment cette définition: «La résilience est la capacité qu'a un système de subir un choc et de se réorganiser tout en se transformant mais en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité, les mêmes rétroactions.»1 La première image qui vient à l'esprit est celle d'un bataillon qui se reconstitue, resserre les rangs après avoir subi une attaque.

Les trois principales caractéristiques d'une communauté ou d'un système résilients sont la diversité, la modularité et les rétroactions resserrées. Diversité: Bien des villes minières sont disparues faute de diversité dans leur économie. Modularité: certains aéroports, comme l'aéroport Charles de Gaulle à Paris sont modulaires. Il serait plus facile de les remettre en fonction après un bombardement que s'il formait un seul bloc. Rétroactions resserrées: dans une village où le tissu social est serré on peut très bien empêcher l'envahisseur de trouver l'endroit où se cache le soldat ennemi qu'il recherche, il faut alors que le regard parle au regard, que le moindre petit signe de la main soit bien interprété et bien transmis.

L'importance du pétrole dans la vie des pays industrialisés est le signe d'un inquiétant manque de diversité dans les sources d'énergie, les procédés industriels, les pratiques agricoles, les moyens de transport. Il s'ensuit pour ces pays une vulnérabilité excessive. Leur résilience est faible. Une pénurie de pétrole ou une simple hausse des coûts de cet or noir est une menace non seulement pour leur croissance, mais pour leur existence même. Le réchauffement climatique nous oblige pour d'autres raisons à prendre la résilience en considération. La vulnérabilité est une variable importante dans la résilience d'un système. Elle est trop grande sur bien des terres basses du monde, compte tenu de hausse probable du niveau de l'eau des océans. Ailleurs c'est la rareté de l'eau combinée avec une agriculture qui en exige beaucoup qui réduit la résilience des communautés en accroissant démesurément leur vulnérabilité.

Q: Dans le cas des systèmes vivants, la résilience est une chose extrêmement complexe. Les biologistes n'ont pas encore réussi à expliquer le retour de l'île de Krakatoa à elle-même. On est pris de vertige à la pensée des défis qu'il faut relever à l'échelle des pays et des grandes villes.

R: Mais ce vertige il vaudrait mieux l'éprouver trop tôt que trop tard. À Montréal, on vient de décider de bâtir, au centre de la ville deux hôpitaux universitaires géants. Il en résultera des coûts en énergie très élevé pour assurer le transport des employés, des patients et leurs proches. Ces coûts ne donnent le vertige à personne pour le moment, on ne s'inquiète de la hausse de ceux des immeubles. Mais tôt ou tard, il faudra se rendre à cette évidence: la centralisation réduit la résilience.

Dans le cas des hôpitaux, il sera impossible de revenir en arrière. On songera peut-être à supprimer le transport scolaires au niveau des écoles élémentaires et secondaires, puisque de toute façon il faudra trouver des façons de réduire la facture globale de pétrole. Dans ce cas comme dans tous les autres, les défis seront à la fois d'ordre technique, économique, écologique, politique, social, culturel et même philosophique et religieux. Il faudra appliquer des solutions en réseau, lesquelles tiennent compte du lien entre tous les ordres de défi. Voici un aperçu de l'ensemble des décisions indissociables qu'il faudrait alors prendre ou envisager de prendre.


ORDRES
Écologique: Il faudrait habituer les enfants à se rendre à pied ou à vélo à l'école locale, sans quoi l'avantage écologique du changement serait en partie annulé.

Technique: il faudrait compenser la perte des avantages que procurent lesgrands établissements scolaires par un recours approprié aux nouvelles techniques d'information et de communication.

Économique: il faudrait trouver une autre vocation aux entreprises qui assurent la fabrication et l'entretien des autobus scolaires en faisant d'abord en sorte que ces mêmes autobus scolaires servent à rétablir le transport en commun là où il a disparu.

Politique: Dans le nouveau contexte ainsi créé on peut difficilement imaginer des syndicats d'enseignants et des ministères de l'éducation centralisateurs

Social: Pour permettre aux enfants d'une région de se connaître les uns les autres il faudrait organiser des rencontres culturelles et sportives à l'échelle régionale.

Culturel: le retour des enseignants dans les petites communautés serait un enrichissement pour ces dernières, mais encore faudrait-il qu'elles soient disposées à leur faire bon accueil.

Philosophique: Il y a une vision du monde en cause dans un pareil bouleversement. La conception du sport l'illustre assez bien. Dans plusieurs collèges du Québec, la cour de récréation, souvent très belle, où le sport se pratiquait, est devenue terrain de stationnement, pendant que le sport trouvait refuge dans les gymnases et les piscines. Le retour à la nature dans le sport, rendu nécessaire par la fermeture des écoles secondaires régionales, serait conforme à l'esprit du développement durable.

Religieux: Dans le nouveau contexte, il serait plus facile pour des groupes religieux de se doter des écoles correspondant à leurs croyances.

 

Q: Les gens sont-ils vraiment prêts à envisager des solutions de ce genre?

R: Quand, sous la pression de la population, le premier souci des gouvernants en période de crise est d'investir de nouveaux fonds publics, par exemple, dans le Grand Prix de Montréal de Formule 1, alors qu'ils se présentent sur d'autres tribunes comme des partisans du développement durable, on peut penser en effet que les gens sont encore bien loin du minimum de cohérence dont il leur faudra un jour faire preuve.

Il y a, en revanche, une étonnante cohérence, par petites touches, dans les gestes que posent les gens, de tous les milieux, partout dans le monde, en vue de réduire les émissions de gaz à effet de serre, ou de se rapprocher, de la vie, de la nature: ici on enlève l'asphalte dans une cour d'école, là on construit une maison verte, plus loin une boulangerie de quartier, dans un autre pays, on invente la permaculture.

Ces petites touches sont l'ébauche de la culture de transition, il reste à les lier entre elles. Et plus encore, il reste à substituer la pensée complexe à la pensée linéaire dans les mentalités. Il s'agit d'un changement aussi profond, mais inversé, que le passage de la vision animiste à la vision mécaniste du monde. Dans La ferme africaine, Karen Blixen raconte la fascination qu'exerçait le coucou de son horloge sur les jeunes pasteurs kikuyus du voisinage. Ignorant la machine, habitués à mesurer le temps en regardant le soleil, ils considéraient l'oiseau des heures comme un être vivant. Nous les Occidentaux projetons notre vision mécaniste du monde sur les animaux ; eux projetaient leur conception vitaliste sur les machines. « Lorsque le coucou sortait de sa retraite, un frémissement de joie parcourait les jeunes pâtres, écrit Karen Blixen, et des rires fusaient, vite étouffés. Il arrivait aussi qu'un tout petit berger, moins soucieux que les grands de ses chèvres, revînt seul de grand matin. Il se tenait devant l'horloge, éperdu d'admiration; pour peu qu'elle ne répondit pas à sa muette supplication, il s'adressait à elle en kikuyu et l'implorait amoureusement. Puis gravement il repartait comme il était venu. Mes domestiques riaient de la naïveté de petits pâtres: ''Ils croient, m'expliquaient-ils, que l'oiseau est vivant''».

La pensée complexe dont nous devons acquérir l'habitude consiste à considérer chaque objet de connaissance, non comme une pièce qui remplit une fonction précise et une seule à l'intérieur d'une machine, mais comme un élément d'un système vivant lié à tous les autres, influencé par eux et les influençant à son tour. Pour le regard habitué au linéaire, une aire de stationnement asphaltée autour d'une grande surface en banlieue est seulement une pièce dans une mécanique de la consommation. Pour le regard familier avec les systèmes vivants et leur complexité, le même parc est un facteur du réchauffement climatique, un facteur d'exclusion sociale, une terre arable sacrifiée et, sur le plan symbolique, une pluie acide tombant sur l'imaginaire. Ce passage d'une façon de penser à l'autre exige pour imprégner les mentalités d’être associé à des actions qui l'illustrent et à une poésie qui l'évoque: «Nul, disait Victor Hugo, ne peut affirmer que le parfum de l'aubépine est inutile aux constellations. »

Q: Ainsi présentée, la tâche à accomplir n'est-elle pas encore plus rebutante pour les gens? N'est-ce pas ce qui explique la lenteur du progrès accompli?

R: Si le déni des milieux dirigeants, sur le plan économique comme sur le plan politique, est démoralisant, le mélange de lucidité et de confiance avec lequel d'autres envisagent l'avenir et le préparent est enthousiasmant. On sera souvent gagnant sur d'autres plans, sur le plan social et sur le plan moral par exemple, quand on acceptera de perdre certains avantages apparents que procurait le pétrole bon marché. Déjà, le covoiturage rapproche les gens, les jeunes surtout, les uns des autres. On en vient même à se demander si l'un des pires effets du pétrole bon marché n'a pas été de briser le lien social et d'accroître l'isolement. Il a en tout cas favorisé l'étalement urbain et la détresse de bien des adolescents dans les banlieues.

L'ère de transition dans laquelle nous entrons est aussi l'occasion de réanimer le monde après l'avoir livré à la machine, de retrouver dans le sacrifice et l'innovation partagés une chaleur humaine perdue dans l'ivresse de la puissance et de l'individualisme. Pour les jeunes surtout, les défis à relever, en raison même de leur ampleur et de leur complexité, sont une occasion de dépassement sans précédent dans l'histoire. Le pétrole –bien des savants et des sages du XXe siècle l'avaient compris –, René Dubos par exemple, a retardé l'innovation plus qu'il ne l'a stimulé. Il a permis des solutions faciles à une foule de problèmes qu'on aurait pu et qu'on aurait dû résoudre de façon plus créatrice.

«Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les XIXe et XXe siècles ont été plus destructeurs que créateurs, parce qu'ils ont utilisé et souvent gaspillé les richesses emmagasinées sous forme de ressources naturelles. Ayant tous tiré profit de cette économie d'extraction, nous avons nourri l'illusion que nous la devions entièrement à la connaissance scientifique et à l'habileté technologique. En réalité, la croissance technologique rapide des deux derniers siècles n'a été possible que parce que l'homme a exploité sans frein les ressources naturelles non renouvelables, aboutissant ainsi à dégrader l'environnement.» 2

Pourquoi chercher en étudiant l'araignée le secret d'un fil ténu et résistant quand il est si simple de modifier une formule chimique pour le tirer du pétrole?

Les chercheurs en sciences humaines et les philosophes sont appelés au même dépassement que les biologistes et les chimistes. Quand on s'assure d'une croissance économique continue aussi facilement qu'on l'a fait pendant l'ère du pétrole bon marché, on peut se contenter, pour assurer la paix et l'harmonie sociales, d'une conception médiocre de la justice, c'est la croissance elle-même, par la redistribution qu'elle rend possible et surtout par l'espoir qu'elle entretient, qui légitime l'ordre social. Dès lors toutefois que la redistribution ne se fait plus ou se fait au ralenti et que l'espoir lui-même disparaît, on redécouvre la nécessité d'une source d'inspiration plus élevée. C'est sur le plan moral, l'aspect positif de la crise globale. Là aussi il y a place pour une créativité que la croissance facile a rendue inutile. La fausseté du concept de produit national brut deviendra un jour manifeste pour tous. On comprendra enfin que c'est manquer de la plus élémentaire rigueur que de ne faire entrer dans les comptes publics ni les pertes ni les gains en capital naturel et en capital social. Idéalement, on fera une telle place aux indicateurs plus subtils et plus vrais du bonheur et de l'accomplissement humain qu'on pourra avoir la certitude de progresser dans une économie en stagnation ou même en régression selon les critères économiques actuels.


 

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Vidéo


Ville saturée, hyper-urbanisée (au détriment notamment des terres cultivables) et connaissant de nombreux pics de pollution tout au long de l’année, Grenoble et son agglomération sont aujourd’hui des modèles de ce qu’il ne faut pas faire en terme d’urbanisme. Or, à l’heure des bouleversements climatiques et de la crise écologique multiforme, il existe pourtant un risque non négligeable de voir par exemple de nouveaux projets routiers rendus compatibles avec le ScoT et de constater que l’obligation « d’intégrer l’empreinte écologique » peut faire l’objet d’interprétations pour le moins réductrices... Au reste, le film rappelle que les occasions ne manquent pas pour les décideurs locaux de se passer de l’avis de la population dans la mise en oeuvre de grands projets (Minatec).

Ainsi, à travers un film qui a la prétention d’aller plus loin que les bonnes intentions affichées du ScoT en posant les questions qui dérangent (décroissance, démocratie, etc.), les Amis de la Terre Isère souhaitent d’une part réaffirmer que l’urgence de la crise écologique nous impose de vrais choix politiques au service de tous et destinés à s’inscrire dans la durée, et d’autre part, attirer l’attention sur le fait que l’élaboration du ScoT est une occasion unique pour les habitants de contribuer à définir des directives conformes aux objectifs de la France pour 2020 : 20 % d’économie d’énergie, 20 % de réduction de GES par rapport à 1990 et 23 % d’énergies renouvelables (loi Grenelle du 3 août 2009).

«  Grenoble 2030 » s’appuie sur le témoignage d’objecteurs de croissance (Paul Ariès) et d’acteurs de l’écologie au niveau national (Pierre Rabhi), apportant un éclairage sociologique et philosophique. Le film donne également la parole à des citoyens concernés par le devenir de leur territoire de vie : Rocade Nord, agriculture, pollution de l’air, déchets, etc.

Le chiffre du jour

Au 31 décembre 2009, le nombre total d'Initiatives de Transition officielles dans le monde était de 265. Combien y en aura-t-il à la fin de 2010 ? Heureuse année!