Le réenchantement de l'agriculture


Savez-vous pourquoi on n'a guère accordé d'importance à l'agriculture lors de la récente élection à la présidence des États-Unis, bien qu'on ne puisse imaginer une solution au problème de l'énergie qui ne prenne pas en compte l'usage qu'on en fait en agriculture?

Parce que la dernière fois que le prix des aliments a été un enjeu politique, c'était sous l'administration Nixon, il y a près de 40 ans. Depuis ce jour, les mesures adoptées pour tenir les prix à un niveau très bas ont été très efficaces; mais si on a longtemps pu feindre d'ignorer le véritable coût de ce succès, le pic pétrolier, le réchauffement climatique, la crise alimentaire et la crise financière le rendent aujourd'hui si manifeste que l'agriculture et l'alimentation vont inévitablement faire partie des grands enjeux politiques.

Le productivité de l'agriculture américaine dépend en effet d'une énergie bon marché sur laquelle on ne peut plus compter désormais. Après les voitures, c'est l'agriculture qui consomme le plus d'énergie aux États-Unis, soit 19%. En 1940, il fallait une calorie sous forme d'énergie fossile pour produire 2.3 calories sous forme de nourriture. Aujourd'hui, il faut 10 calories sous forme d'énergie fossile pour produire 1 calorie sous forme de nourriture. Comment a-t-on pu maintenir le prix des hamburgers si bas dans ces conditions? La réponse s'impose d'elle-même: en utilisant l'énergie fossile bon marché sous diverses formes: essence pour les machines agricoles, fertilisants (fabriqués à partir du gaz naturel), transformation et transport des aliments. À quoi il faut ajouter les subventions accordées par le gouvernement américain pour chaque boisseau de maïs, de blé, de riz et de soja. Quant à l'élan initial donné à cet agricululture après la guerre de 1939-45, il n'est pas négligeable. Il fallait transformer les industries de guerre et faire bon usage de leur savoir-faire et de leurs produits. La nitrate d'ammonium qui avait servi à faire des bombes, servirait désormais à faire des fertilisants, les gaz toxiques deviendraient des pesticides. Par la suite, tous les secrétaires à l'agriculture martelèrent le même message: get big or get out. Ce sont des choix politiques et non les lois du marché qui sont à l'origine de cette agriculture. Certains règlements, (encore l'État!) ont aussi aidé sa cause, tel celui qui permet l'usage massif et systématique des antibiotiques dans l'élevage des animaux. Sans quoi le confinement des animaux dans d'immenses parcs d'engraissement aurait été impossible.

Savez-vous quel est le lien entre cette agriculture d'une part et d'autre part le junk food et les maladies qu'il entraîne, dont les quatre plus mortelles, maladie cardiaque, AVC (accident vasculaire cérébral), diabète de type 2 et cancer.

Les grains bon marché, comme le maïs et le blé, permettent de produire à bon compte également des calories qui plaisent aux enfants de tous âges comme celles que l'on trouve dans le Coca-Cola et dans beaucoup d'autres aliments sucrés. On utilise un sirop de maïs pour fabriquer le Coca-Cola, le soja pour fabriquer l'huile des frites, etc. C'est le même système qui met à la disposition de chaque Américain 190 livres de viande par année, soit une demi-livre par jour. Cette viande provient d'animaux engraissés dans des parcs. Soulignons au passage le fait que 40% du maïs et du soja produits dans le monde sert à nourrir les animaux et 11% à produire de l'éthanol pour les voitures et les camions. En 1960, le coût de la santé aux États-Unis n'était que de 6 % du revenu national, il s'élève aujourd'hui à 16%. Pendant la même période, le coût de la nourriture est passé de 18% à 10% du revenu familial. Dans ce pays, une heure de travail au salaire minimum permet de se payer un repas aussi riche en calories que des frites, un double hamburger, un Coca-Cola et un chausson aux pommes accompagné de crème glacée.

Savez-vous quel est le lien entre la monoculture, le réchauffement climatique, la pollution des rivières et les parcs d'engraissement?

Le get big or get out est une incitation à la monoculture. Si aujourd'hui un Américain peut nourrir 140 de ses compatriotes c'est parce que l'énergie bon marché permet aux fernes industrielles d'utiliser des avions pour pulvériser les pesticides sur leurs champs. Obtenant ainsi le maïs et le blé à un prix artificiellement bas, d'autres fermes industrielles spécialisées dans les CAFO (Confined Animals Feeding Operations) ont intérêt à s'en servir pour engraisser leurs animaux plutôt que de les laisser au pré comme on continue de le faire dans les fermes traditionnelles Mais voilà l'illogisme de ce système: l'animal au pré enrichit le sol et lui permet de se refaire une santé pour l'avenir. Quand le même animal est engraissé dans un parc, il produit en surabondance des déchets qui polluent les environs – pensons aux porcheries de la Bretagne et du Québec –- et pendant ce temps le sol consacré chaque année à de nouvelles récoltes de céréales, s'appauvrit, subit l'érosion et il faut abuser des dérivés du pétrole pour assurer sa productivité.

Savez-vous quel est le lien entre l'agriculture industrielle, la crise alimentaire mondiale et la fin probable du libre marché en agriculture?

L'an dernier, la hausse du prix des aliments, consécutive à celle du pétrole, a provoqué des manifestations violentes dans une trentaine de pays. La plupart de ces pays avaient, sous la pression des États-Unis, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, ouvert leurs frontières aux céréales bon marché, ce qui a eu pour conséquence que ces pays ont perdu leurs petites fermes en si grande quantité qu'ils ont aussi perdu leur capacité de nourrir leur propre population. Il faut donc s'attendre à ce que ces pays ferment leurs frontières aux produits agricoles étrangers. La fin du libre marché mondial en agriculture paraît inévitable. On entendra beaucoup parler de la souveraineté alimentaire dans un avenir prochain.

Savez-vous pourquoi il y a un lien très étroit entre la sécurité nationale et l'agriculture?

Au moment de de son assermation en tant que secrétaire d'État à la santé, en 2004, Tommy Thompson a lancé cet avertissement qui donne froid dans le dos : «Il faut s'étonner de ce que les terroristes n'aient pas utilisé l'arme alimentaire, ce serait si facile.» C'est sans mauvaise intention certes que les Chinois ont introduit de la mélamine dans leurs produits laitiers, mais ils auraient très bien pu le faire pour des raisons plus malignes. Occasion de rappeler que les petites fermes, pratiquant la polyculture et distribuant leurs produits dans leur voisinage, renforcent la sécurité alimentaire dans un pays.
Savez-vous pourquoi on peut trouver des raisons de se réjouir dans le fait que le prix des aliments augmente?

Cette hausse est la preuve qu'une agriculture basée sur le pétrole bon marché est désormais une voie sans issue. On avait déjà sur le plan écologique les meilleures raisons du monde de s'y opposer. L'agriculture américaine est responsable de 37%. des gaz à effet de serre dans le pays. Le carbone qui se dégage de la terre quand on la laboure, aussi bien que celui que rejettent les camions qui transportent la nourriture sur de longues distances et en toute saison entre dans ce 37 %. Tant que ces facteurs de réchauffement climatique étaient équilibrés dans l'esprit des gens par la nourriture bon marché, on pouvait hésiter à faire du changement dans l'agriculture une priorité. Mais à partir du moment où l'on perd sur les deux tableaux, l'hésitation n'est plus possible. Le thème central de la réforme que Michael Pollan propose au président des États-Unis est le réensoleillement de l'agriculture.

 

Le réensoleillement de l'agriculture, principales propositions de Michael Pollan.

Il faut saisir l'occasion de régler deux graves problèmes à la fois, celui du Junk Food et des maladies qu'il entraîne et celui du réchauffement climatique. On résoudrait du même coup un problème social: la nouvelle agriculture, décentralisée, enrichirait la vie locale, cette vie qui a fait la force de la démocratie américaine à l'origine. La population n'a pas attendu les consignes du gouvernement pour s'orienter dans la bonne direction. Il y a déjà aux États-Unis 4 700 marchés fermiers, et 1 500 fermes soutenus par la communauté. Le pétrole a remplacé le travail humain sur les fermes. La réforme exigera un retour au travail humain, mais ce retour pourra être éclairé et enthousiasmant si l'on veut bien offrir aux jeunes que l'idéal écologique porte vers cette profession, une formation qui leur permettra de compléter par des découvertes scientifiques ce qu'on a conservé de la tradition dans ce domaine. En ce moment, l'âge moyen des cultivateurs américains est de 55 ans. Il est clair que si le gouvernement central accorde désormais son soutien à l'agriculture réensoleillée plutôt qu'à l'agriculture assombrie par le pétrole, la relève se présentera avec un enthousiasme qui aura un effet bénéfique sur l'ensemble de la société.

Le soleil n'est pas ici une simple métaphore. Il est le père, par l'intermédiaire de la photosynthèse, de toutes les calories dont nous parlons depuis le début de ce résumé. Dans ce contexte, le pétrole, parce qu'il est un condensé des calories que la vie a produites pendant des centaines de millions d'années et parce qu'il coule de source, est un bien très précieux, si précieux à vrai dire qu'il nous paraîtrait sacré si nous n'étions pas avilis par l'infantile conviction que tout nous est dû, que rien ne nous est donné. En raison même de sa puissance, ce concentré, si on le brûle en quelques décennies, alors que la vie a mis tant de temps à le fabriquer, crée dans la nature un déséquilibre qui provoque le réchauffement. En en faisant un usage abusif, on prive aussi les générations futures d'une source d'énergie d'une exceptionnelle qualité. On pourrait dire du pétrole qu'il est un soleil souterrain. Le réensoleillement de l'agriculture est un retour au soleil du ciel et du jour. Aujourd'hui, les animaux sont confinés à des espaces qui ressemblent beaucoup à des souterrains. Le réensoleillement de l'agriculture les remettra aux prés où ils mangeront de l'herbe et d'autres produits directs de la photosynthèse. La polyculture permettra de faire bon usage du fumier qu'ils produisent et de leur offrir le complément de nourriture dont ils ont besoin. La vente dans les environs réduira le coût énergétique et écologique du transport, mais surtout il en résultera des aliments d'une meilleure qualité.

Encore aujourd'hui dans les normes alimentaires américaines, on met l'accent sur le minimum de calories que chacun doit consommer, sans égard à la qualité de la nourriture qui contient ces calories. L'heure est venue de mettre l'accent sur la qualité des aliments, et d'indiquer non seulement le minimum de calories nécessaires, mais aussi le maximum à ne pas dépasser. Cela nécessitera une éducation du goût et une réhabilitation de la cuisine et du repas rituel en bonne compagnie. Tout devra commencer dans les écoles. Chacune devrait avoir son potager et ses cuisines, pour pouvoir initier les enfants à toutes les étapes de la culture alimentaire. Il faudra, bien entendu, prévoir les infrastructures nécessaires à l'agriculture réensoleillée et decentralisée, mulitplier par exemple les petits abattoirs et les meuneries pouvant traiter une grande variété de produits. Ce qui rendra nécessaire un assouplissement en profondeur des règlements assurant la sécurité alimentaire. Ces règlements ont été établis dans une contexte où dominaient les fermes et les usines de transformation géantes, lesquelles avaient les moyens de se procurer l'équipement coûteux permettant de respecter des normes rigoureuses. Ces normes étaient nécessaire parce que les produits en cause étaient consommés dans le pays entier. Par exemple, il faudra désormais permettre aux fermiers de fumer leur viande. Il y aura des abus inévitablement, mais leurs effets seront limités à cette échelle locale où, en raison du fait que les gens se connaissent bien les uns les autres, ils se comportent de façon plus responsable. Ce que le pays risque de perdre ainsi en productivité et en sécurité alimentaire  et la perte sera-t-elle si grande compte tenu de ce que les agences de sécurité autorisent et encouragent  , il le gagnera en résilience. Il devrait aussi être possible et même facile d'éviter que les plus pauvres ne souffrent trop de la hausse du coût des aliments.

«Votre politique de l'aliment ensoleillé, monsieur le président désigné, vous vaudra l'appui d'un large spectre de la population. Elle repose sur le passé agricole du pays, mais elle est tournée vers un futur plus durable et plus éclairé. Elle est un hommage aux fermiers américains et les engage sur la voie des trois missions les plus urgentes du XXIe siècle: passer à l'ère de l'après-pétrole, améliorer la santé de la population et limiter le réchauffement climatique. Plus encore, elle nous engage tous dans cette grande cause en transformant chaque consommateur d'aliments, en producteur à temps partiel, réenracinant le peuple américain dans la terre américaine et démontrant que nous n'en sommes pas réduits à choisir entre le bien-être de nos familles et la santé de l'environnement, que manger moins de pétrole et plus de soleil aura des effets heureux sur l'un et l'autre.»


 

"Le soleil n'est pas ici une simple métaphore. Il est le père, par l'intermédiaire de la photosynthèse, de toutes les calories dont nous parlons depuis le début de ce résumé. Dans ce contexte, le pétrole, parce qu'il est un condensé des calories que la vie a produites pendant des centaines de millions d'années et parce qu'il coule de source, est un bien très précieux, si précieux à vrai dire qu'il nous paraîtrait sacré si nous n'étions pas avilis par l'infantile conviction que tout nous est dû, que rien ne nous est donné.."


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Vidéo


Ville saturée, hyper-urbanisée (au détriment notamment des terres cultivables) et connaissant de nombreux pics de pollution tout au long de l’année, Grenoble et son agglomération sont aujourd’hui des modèles de ce qu’il ne faut pas faire en terme d’urbanisme. Or, à l’heure des bouleversements climatiques et de la crise écologique multiforme, il existe pourtant un risque non négligeable de voir par exemple de nouveaux projets routiers rendus compatibles avec le ScoT et de constater que l’obligation « d’intégrer l’empreinte écologique » peut faire l’objet d’interprétations pour le moins réductrices... Au reste, le film rappelle que les occasions ne manquent pas pour les décideurs locaux de se passer de l’avis de la population dans la mise en oeuvre de grands projets (Minatec).

Ainsi, à travers un film qui a la prétention d’aller plus loin que les bonnes intentions affichées du ScoT en posant les questions qui dérangent (décroissance, démocratie, etc.), les Amis de la Terre Isère souhaitent d’une part réaffirmer que l’urgence de la crise écologique nous impose de vrais choix politiques au service de tous et destinés à s’inscrire dans la durée, et d’autre part, attirer l’attention sur le fait que l’élaboration du ScoT est une occasion unique pour les habitants de contribuer à définir des directives conformes aux objectifs de la France pour 2020 : 20 % d’économie d’énergie, 20 % de réduction de GES par rapport à 1990 et 23 % d’énergies renouvelables (loi Grenelle du 3 août 2009).

«  Grenoble 2030 » s’appuie sur le témoignage d’objecteurs de croissance (Paul Ariès) et d’acteurs de l’écologie au niveau national (Pierre Rabhi), apportant un éclairage sociologique et philosophique. Le film donne également la parole à des citoyens concernés par le devenir de leur territoire de vie : Rocade Nord, agriculture, pollution de l’air, déchets, etc.

Le chiffre du jour

Au 31 décembre 2009, le nombre total d'Initiatives de Transition officielles dans le monde était de 265. Combien y en aura-t-il à la fin de 2010 ? Heureuse année!