Message aux presque convertis


Par Jason Bradford

publié le 10 juin 2009
dans la section Campfire (feu de camp) du site The Oil Drum
 

On m’a récemment demandé de donner une conférence dans le cadre de « The Generation Green Tent » qui se tient pendant le festival d’été arts et musique du Benbow Lake State Park Recreation Area. Voici le texte et les images utilisées pendant cette conférence.

Merci d’être venus écouter ma conférence. Je m’apprête à vous dire des choses assez difficiles. Je ne sais pas si elles correspondent à vos opinions ou si vous me percevrez comme un hérétique. Peu importe. Si vous avez l’intention de prendre des notes, j’annonce que je vais aborder huit points. Allons-y !

Mon épouse est médecin et possède aussi une maîtrise en santé publique. Je vais commencer par une analogie inspirée de sa profession que nous pourrons tous suivre, selon moi. Une étude très révélatrice a été réalisée sur la santé des Autochtones des deux côtés de la frontière Mexique/États-Unis. Ceux qui vivaient du côté mexicain étaient plutôt en forme alors que ceux des États-Unis montraient des taux élevés d’obésité et de maladies associées, tel le diabète. Je vais porter des jugements sur la société qui a produit une telle différence. Peut-être est-il possible d’attribuer le blâme concernant leur mauvaise santé à leur environnement malade. Cependant, je ne veux pas absoudre les individus de toute forme de responsabilité quant à leur condition parce que cela les condamne à l’impuissance.

Je vais défendre l’idée que vous êtes toutes des personnes fortes et habiles et que vous avez la responsabilité d’effectuer de grands changements.

Imaginons donc qu’une personne atteinte d’obésité morbide meurt. Quelle est la cause de son décès ? Le cœur s’est-il bouché ? Ou peut-être les poumons se sont remplis de fluide ? Était-ce une défaillance des reins ou du système circulatoire ? Un organe aurait-il été affaibli par un kyste ou une tumeur ? Il y a énormément de possibilités, pour la simple raison que chaque système était surtaxé par l’état de santé de la personne.

Le patient était à l’hôpital avant de mourir, mais les médecins n’étaient pas certains de ce qu’ils devaient faire. C’était comme essayer de jongler avec une douzaine d’œufs. Tenter d’empêcher une défaillance cardiaque augmentait le risque de défaillance rénale. De nouveaux problèmes surgissaient sans arrêt et celui dont on s’occupait était aussitôt remplacé par un autre à un rythme de plus en plus rapide jusqu’à ce que la tâche devienne impossible. Le personnel médical, et ultimement le patient lui-même, furent finalement débordés lorsque tout se mît à mal aller en même temps.

Je vous pose la question à nouveau : quelle est la cause du décès ?
Le simple bon sens nous dit que voir la mort de cette personne comme le résultat de la défaillance d’organes est simpliste. La cause fondamentale du décès est un grand nombre d’années de mauvaises habitudes.

1er point : j’aimerais que vous considériez toutes les sombres statistiques environnementales comme des « défaillances d’organes » multiples qui menacent la civilisation humaine.


Je vais vous en présenter quelques-unes : les espèces vivantes s’éteignent 1 000 fois plus vite que le rythme normal. Presque tous les stocks de poissons commerciaux sont en grave déclin, s’ils ne sont pas rendus au stade de l’effondrement catastrophique. Les forêts, les milieux humides, les meilleures terres agricoles et d’autres milieux fertiles sont dégradés ou pavés comme si de rien n’était. Les principales ressources non renouvelables comme les métaux et les stocks d’énergie fossile ont été consommées à un rythme qui croît depuis des décennies de façon exponentielle et approchent ou ont déjà dépassé leur pic de production. L’eau douce est souvent polluée et les nappes phréatiques sont surexploitées. Et pour finir ce tour d’horizon incomplet, les gaz à effet de serre qui s’accumulent dans l’atmosphère déstabilisent le climat laissant entrevoir des conséquences effrayantes.


 

Graphiques tirés de New Scientist

La plupart des environnementalistes vont donner une conférence au sujet d’un de ces systèmes et proposer des actions que vous-mêmes, le gouvernement ou les entreprises pouvez faire pour que les choses n’empirent pas trop. Ce n’est pas le genre de chose que je vais vous dire. Ne perdons plus une seconde à nous préoccuper des organes mais demandons-nous pourquoi ils sont tous mal en point simultanément.

2e point : la cause de la dégradation de l’environnement est une sorte de crise d’obésité de l’humanité. Nous, les humains, prenons plus que notre part des ressources de la planète, ce qui fait que nous engraissons en plus de laisser nos déchets derrière nous.


Pourquoi est-ce que je présente les choses de cette façon ? Bien, examinons d’autres statistiques. La croissance de la population humaine… la production industrielle… le nombre d’automobiles, de camions et d’avions… la consommation de papier et de produits de toutes sortes… tout augmente vraiment de façon exponentielle. Tout ce monde prélève ce qu’il leur faut de la planète, construit des choses et produit des quantités de déchets.

Graphiques tirés de New Scientist

Faisons un sondage qui ne prendra qu’une minute. Je vous demande d’être attentifs à vos émotions pendant que je vous expose le scénario suivant. Ça sera plus facile si chaque personne ferme ses yeux pendant l’exercice.

Votre réveil matin s’allume lundi matin sur le bulletin de nouvelles, comme d’habitude. Le ton de la lectrice est discrètement joyeux. Elle annonce les résultats du dernier sondage sur la confiance des consommateurs. Le score est élevé. Un nouveau rapport économique montre que le PNB a recommencé à croître, que les ventes de maisons neuves et d’autos sont en hausse. Partout dans le monde, les centres de villégiature se préparent à un nouveau boum de touristes suite à cette robuste relance de l’économie.

Laissez vos yeux fermés. Comment vous sentez-vous ? Je vais vous offrir trois choix. Soyez franc. Gardez vos yeux fermés. D’abord, levez la main si vous ressentez ce reportage comme des bonnes nouvelles. Maintenant, levez la main si vous le ressentez comme des mauvaises nouvelles. Tous les autres aux sentiments ambivalents, levez la main.

[Perspective historique : j’ai donné le même discours samedi et dimanche et une seule personne pensait qu’il s’agissait de bonnes nouvelles. Les autres étaient partagées entre mauvaises nouvelles et ambivalence. Il me semble que ces résultats montrent que l’auditoire n’était pas représentatif.]

Merci de vous être livrés à cet exercice. J’imagine que la réponse normale à un tel reportage serait qu’il s’agit de bonnes nouvelles. Maintenant, si le prochain reportage faisait état de la fonte accélérée des glaces polaires et s’inquiétait de la hausse conséquente du niveau des mers ? À moins que l’on vous parle du continent de déchets plastiques qui flottent dans le Pacifique. Voilà des mauvaises nouvelles, non ?

Pour être parfaitement clair, je suis en train de dire que l’idée « la croissance économique est bonne » entre en conflit avec l’idée « la destruction de l’environnement est mauvaise » parce que notre façon de faire les choses présentement implique que la croissance économique détruise l’environnement. Il suffit de jeter un coup d’œil à ce qui s’est passé en Chine au cours des 20 dernières années. Ils se vautrent maintenant dans les boues nauséabondes de leur propre « progrès ». Inversement, la crise économique actuelle aux États-Unis a entraîné une diminution de la distance totale parcourue à chaque mois depuis presque deux ans. Pourquoi ne célébrons-nous pas cette baisse de consommation de carburant ? N’est-ce pas une bonne nouvelle de diminuer ainsi les émissions de gaz à effet de serre et d’importer moins de pétrole ? En 2009, les ventes de vélos dépassent les ventes combinées des automobiles et des camions ! Ne devrions-nous pas nous réjouir des fermetures d’usines d’assemblage d’automobiles et de la hausse des ventes de vélos ?

Comme c’est étrange que les activités que nous qualifions de bonnes soient la cause de notre obésité collective, obésité qui conduit à des défaillances d’organes comme la fonte des glaces polaires. Les sociétés ont souvent des moments de folie. On regarde l’Histoire et on s’interroge : « Mais à quoi pensaient-ils ? » Quelqu’un peut-il donner un exemple d’illusion de masse dans le passé ? Nos illusions de masse sont extrêmement dangereuses.

3e point : il est grand temps de se rendre compte que nous sommes à côté de nos pompes (!) nous aussi. Notre société est à l’évidence dans un état de dissonance cognitive collective.


Voici ce qu’est la dissonance cognitive selon la version anglaise de Wikipedia :
« un sentiment inconfortable causé par la cohabitation simultanée de deux idées contradictoires. Les idées ou cognitions peuvent inclure des attitudes et des croyances et également la conscience de son propre comportement. La théorie de la dissonance cognitive suggère que les gens sont fortement motivés à réduire la dissonance en changeant leurs attitudes, leurs croyances et leurs comportements ou bien en justifiant ou rationalisant leurs attitudes, croyances et comportements.»

Changer les attitudes, croyances et comportements OU justifier/rationaliser ses attitudes, croyances et comportements ?

Je suis ici pour vous inciter à choisir la première option et non la deuxième. Changez de comportements, ne les rationalisez pas. Je vais aussi affirmer qu’en changeant votre comportement vous vous sentirez beaucoup mieux. Ça sera comme de vous mettre en même temps au régime et à faire de l’exercice : difficile au début mais éventuellement très bénéfique. Je vais aussi affirmer que vous n’avez pas vraiment le choix. Vous n’entendrez plus jamais un bulletin de nouvelles qui annonce une économie redevenue robuste — seulement la fausse promesse qu’il en viendra une dans un lointain et vague avenir. Nous ne sommes qu’au début de la Plus Grande Dépression et vous avez intérêt à vous y préparer. Il est temps de perdre du poids !

Certains se demanderont pourquoi je ne crois pas que Barack Obama, Ben Bernanke, Tim Geitner et le bon vieux courage états-unien réussiront à remettre l’économie sur les rails. Bon, voici pourquoi.

Imaginons que Mère Nature est une banque. Il y a plusieurs générations, nos ancêtres sont entrés dans la Banque Nature et ont obtenu un prêt. Mère Nature nous accorde même une généreuse marge de crédit. Nous voici bénéficiaires des richesses des forêts anciennes, d’immenses bancs de poissons, d’une bonne couche d’humus fertile, d’eau propre, des gisements de métaux concentrés, de vastes réserves de carburants fossiles et d’un climat splendidement stable. Ces actifs, inscrits sur l’état de compte de Banque Nature, sont la source de notre prospérité et de notre confort. Chaque affaire, bidule, machin, bébelle, patente produite dans nos usines, vendue dans nos magasins, empilée dans un dépotoir et déversée dans nos eaux provient d’un prêt de la Banque Nature.

Où est le problème ? Parce que les prêts, comme nous le découvrons maintenant, ne sont pas seulement des états de compte, mais des dettes à rembourser. Pendant que nous dépensions allègrement le prêt de capital naturel approuvé par la Banque Nature, nous n’avons pas pensé à créer un plan d’affaires qui pourrait rembourser notre dette. Cette dette écologique est présentement le problème fondamental de notre système financier. Dès que l’économie donnera des signes de reprise, ce que nous appelons l’augmentation de la demande, les acolytes de Mère Nature lui casseront les jambes. Elle ne nous offrira plus de crédit étant donné la piètre façon dont nous avons géré le premier prêt. Certaines pancartes que vous avez pu voir dans des manifestations autour du monde disent vrai : la Nature n’offre pas de plan de sauvetage.
Si vous ne me suivez pas tout à fait, voici quelques exemples. Supposons que la demande augmente pour le poisson… oups ! la plupart des stocks de poisson se sont déjà effondrés. Un nouveau boum touristique ? Désolé, la production de pétrole commence à décroître et l’industrie aérienne entre dans une phase de contraction, pas d’expansion. Et comment se porteront dans l’avenir les stations de ski avec des épaisseurs de neige grandement réduites et des carburants plus coûteux ?

Le système financier global n’est pas structuré pour faire face à la situation et est en train d’échouer. La réponse politique actuelle consiste à injecter plus d’argent dans le système, ce qui n’aide en rien parce que, comme pourrait l’expliquer chaque étudiant en économie, quand plus d’argent est à la recherche d’une quantité fixe ou décroissante de biens le résultat est l’inflation qui ramène la demande à ce qui est matériellement disponible.

Comprenez-moi bien : il reste des occasions d’affaires. Ce que je dis, c’est que des projets et des activités publiques et privées basées sur un déficit écologique annuel qui ne font qu’augmenter notre dette à Mère Nature sont condamnés. Je reviendrai plus tard à ces occasions d’affaires.

4e point : les problèmes de destruction environnementale ou d’épuisement des ressources naturelles sont des problèmes liés à l’économie parce que les systèmes économiques humains ne sont qu’un sous-ensemble des systèmes écologiques de la planète. Les questions environnementales devraient faire la première page du cahier Affaires de votre journal local — si vous en avez encore un.


Ceci me ramène à notre analogie du début. Pour notre malheur, l’économie humaine a dépassé sa phase de saine croissance et est maintenant tellement énorme qu’elle a grandement besoin d’une liposuccion et d’un régime sévère. Si nous ne réduisons pas nos portions, que nous ne nous levons pas du fauteuil et que nous ne commençons pas à ramasser les déchets laissés par nos égos démesurés, notre mauvaise santé nous conduira à notre disparition quand Mère Nature nous évincera de notre demeure.

Ce qui signifie, bien entendu, que si nous voulons conserver un belle habitation ainsi que la sécurité et la stabilité qui vont avec, nous devons rembourser notre dette envers la Banque Nature. Cela semble effrayant et représente un immense projet, mais nous n’avons pas le choix. Cessons de nous lamenter et de remettre les choses à plus tard. Abordons-le comme une grande aventure et un défi excitant. Notre attitude déterminera si nous réussirons ou si nous échouerons. Nous devons prendre le contrôle de notre condition au lieu de rester passifs et d’attendre que quelqu’un d’autre règle les problèmes que nous créons quotidiennement par notre mode de vie.

L’économie humaine est un sous-ensemble de l’écologie planétaire. L’ignorance de cette vérité toute simple a conduit à un faux diagnostic de nos problèmes.

Voici un exemple. J’ai une amie du nom de Mary Wood qui habite à Eugene en Oregon. Je vais vous lire un extrait d’un texte qu’elle a écrit il y a peu de temps sur son expérience de maman soccer. La citation est longue car il est plus facile pour moi de la citer que d’écrire quelque chose de semblable :

«Il y a cinq ans, j’étais une nouvelle maman soccer. J’ai inscrit mes jeunes garçons au soccer et j’ai commencé à les transporter partout en ville pour leurs pratiques et leurs parties. Le long des terrains de soccer, à l’heure prévue, se trouvait une enfilade d’énormes fourgonnettes et de VUS assoiffés d’essence. Une fois les enfants rendus sur le terrain, les parents se détendaient en buvant du café dans des verres en styromousse ou en buvant du Pepsi dans des bouteilles en plastique. Ils parlaient de leurs voyages en famille au Costa Rica, au Mexique, en Europe ou à Disneyland. Ils s’extasiaient sur le nouvel équipement de soccer qu’ils avaient acheté et sur leurs autres exploits au centre commercial. À la mi-temps, les parents distribuaient aux petits joueurs des douzaines de bouteilles de jus en plastique, des biscuits et des tranches de gâteaux tirés d’emballages en plastique, servis sur des assiettes en carton et accompagnés de fourchettes en plastique. En moins de cinq minutes, les poubelles débordaient de carton, de plastique et de styromousse. Personne ne semblait se préoccuper des déchets. C’était comme ça la vie de soccer. Trois exercices par semaine, deux parties pendant le week-end et des montagnes de déchets.»

Quelle a été la réaction de Mary et de sa famille ?

«Puis, un jour, je n’ai plus été capable de regarder mes enfants dans les yeux sans penser à la crise climatique, au point de bascule qui approche et à mon rôle dans tout ça. Oui, le soccer apporte des bienfaits, mais est-ce le savoir-faire le plus important dont nos enfants auront besoin dans le monde qui les attend ? Et comment venir à bout des énormes émissions de carbone qui découlent de notre façon d’être des parents aujourd’hui ? Comment pouvons-nous aimer nos enfants tout en contribuant à la destruction du monde ? Ce n’est pas de l’amour. C’est du déni.

Nous avons abandonné le soccer.

À peu près à cette époque, la mairesse Kitty Piercy lança aux résidents d’Eugene le défi de faire deux nouvelles actions chaque mois pour réduire leurs émissions de carbone. Nous en avons fait un défi familial. Au départ, nos actions étaient de prendre l’autobus ou de laisser l’auto dans l’entrée une journée par semaine. Deux nouvelles actions le mois suivant, puis deux autres… En moins d’un an, la pelouse avant était devenue un min verger et un jardin maraîcher, de la nourriture en vrac était entreposée dans le garage, nous nous rendions en vélo presque partout, nous avions éliminé presque tous les emballages de nourriture, presque tous nos fruits et légumes provenaient de producteurs locaux, nous faisions à chaque semaine notre propre pain, de la soupe au poulet et des barres de granola, nous n’allions presque plus au supermarché, nous avions construit un poulailler et élevions des poules, nous avions abandonné les plastiques et renoncé aux voyages en avion, nous passions nos étés en excursion et à cueillir des petits fruits, et nous passions les longues journées d’automne à mettre en conserve, congeler et sécher la récolte de notre jardin et de fermes locales. Notre projet familial devint entièrement axé sur l’autosuffisance, la production domestique de nourriture et l’acquisition d’habiletés en agriculture, en conservation d’aliments, en identification de plantes sauvages et autres.

Ces temps-ci, nos enfants se précipitent de l’école à la maison pressés de se mettre à planter, à préparer des semis, à faire des conserves de tomates ou à faire sécher des poires. Ils sautent sur leurs vélos et parcourent le voisinage en donnant nos surplus de laitue, de tomates et de baies. Ces modestes gestes de partage renforcent notre communauté. Des voisins arrivent avec des cadeaux pour nos enfants : une vieille baignoire pour laver les carottes, un plant de bleuets, un pot de garniture à tartes, des graines de citrouilles ou une recette de barre de granola. Mes enfants se sont auto-proclammés ambassadeurs de notre ferme urbaine et de notre mode de vie en parlant avec les voisins et leurs amis et en en faisant le sujet de leurs travaux scolaires. Nos conversations à la table familiale sont pleines de nouvelles intuitions sur la culture des légumes, la mise en conserve ou la meilleure façon d’empêcher les limaces de dévorer les épinards. Nous discutons aussi des changements rapides qui surviennent dans le monde, comment nous allons nous y préparer, en tirer parti et apprendre (ou réapprendre) des façons de faire. Des jours se passent sans utiliser l’auto, sans même nous en rendre compte tellement nous sommes occupés tous ensemble à produire notre propre nourriture et à vivre notre aventure familiale vers une plus grande autosuffisance, la réduction de nos émissions de carbone et un mode de vie plus viable.


Je me suis rendu compte en cours de route que le défi carbone lancé par la mairesse Kitty Piercy s’était transformé en une nouvelle façon de vivre infiniment plus riche. Le défi d’identifier deux façons de réduire nos émissions de carbone par mois s’était transformé dans notre famille en source de joie et de fierté, une expérience d’apprentissage, une identité familiale originale et d’estime de soi ainsi que de responsabilité pour nos enfants. Plus important peut-être, il était devenu l’affirmation d’une raison d’être partagée, le canevas moral de la famille, l’expression quotidienne de notre engagement envers nos enfants. Mon mari rentre souvent du jardin en affirmant que c’est une vie magnifique. Je suis d’accord. Je vous convie à plonger dans ce nouveau monde qui nous attend avec courage, passion et le sens de l’aventure. Joignez-vous au grand tournant des familles !»

Ce que la famille de Mary a découvert est bien connu des socio-psychologues et porte le nom de Théorie de l’autodétermination. Selon les études sur portant sur la question, le bien-être d’une personne dépend en bonne mesure de la satisfaction de besoins de base tels que l’autonomie, le sentiment de compétence et d’être en relation. Cela ressemble-t-il à l’histoire que raconte Mary ?
5e point : l’espace que vous contrôlez est vous et votre famille. Commencez par là, une étape à la fois. Au bout d’un an, votre vie aura été transformée à un rythme raisonnable. Vous aboutirez à un mode de vie plus sain et plus responsable.

J’ai une sorte de système pour réfléchir à ma vie et pour obtenir ce dont j’ai besoin sans augmenter notre dette écologique tout en améliorant la résilience et la santé de ma famille. Je planifie ma maison et mes habitudes autour de ces pôles : nourriture, eau, habitation, transport, santé, communications, habiletés personnelles, réseau social, économie et finances ainsi que préparatifs d’urgence. Pour chacun de ces pôles, je travaille à devenir plus compétent et autosuffisant. Par exemple, travailler à rendre notre habitation plus efficace sur le plan énergétique et alimentée par des systèmes d’énergie renouvelable, posséder un grand jardin et un ample espace de stockage, payer les dettes et limiter les dépenses inutiles, utiliser un vélo et une remorque pour presque tous les déplacements. Je ne vais pas entrer dans les détails de ces exemples. N’importe qui peut y arriver avec assez de motivation. Je n’y connaissais à peu près rien il y a quelques années. J’avais seulement besoin de temps pour développer ces compétences. Vous le pouvez vous aussi. Mais êtes-vous assez motivés ?

Le processus a pris cinq ans jusqu’à maintenant et ce n’est pas fini. L’aventure se poursuit. Pour moi, le temps et l’argent sont consacrés à construire et à habiter cette nouvelle façon de vivre et je suis d’accord avec Joe, le mari de Mary, que c’est bien meilleur que l’ancienne façon de faire.

Naturellement, certaines personnes regardent ma famille et celle de Mary et se disent : « Tant mieux pour eux. Ils ont choisi ce joli style de vie. Mon choix à moi est de continuer à faire ce que j’ai toujours fait. »

Eh bien, c’est un peu léger. J’aime certainement mon choix de style de vie mais je veux ajouter autre chose.

6e point : une existence viable n’est pas un choix de style de vie pour quelques-uns, c’est la seule option pour tous si nous souhaitons un avenir désirable sur cette planète. C’est une conclusion logique puisque tout ce qui n’est pas viable doit un jour périr. Nos vieilles façons de faire, à l’évidence non viables, sont périmées que nous le voulions ou non.

Un exemple de nos vieilles façons de faire qui atteignent leur terme : General Motors est maintenant en faillite. Des développeurs spécialisés dans l’étalement urbain et dans les méga centres commerciaux font faillite. Pourquoi ? Parce que notre économie est une partie d’un système fini, la planète Terre, et que nous avons atteint des limites non-négociables. La production de pétrole décroît ce qui implique que GM ne peut pas continuer à fabriquer des Hummers qui rempliront les garages de maisons situées à des kilomètres du lieu de travail, des écoles et des services de base.

Les dettes écologiques entraînent la ruine financière. Les façons de vivre inadaptées finissent par disparaître. Vous vous sentirez extrêmement libérés si vous acceptez cette nouvelle voie. Vous ne vous sentirez plus à la merci des comportements mystérieux du marché global. Ce système est en train de s’effondrer et vous devriez vous en éloigner. Si vous le faites à temps, vous pourriez assister à sa disparition avec une forme sereine de détachement plutôt qu’avec horreur.

Mary mentionne les relations avec les voisins. C’est un élément très important. Ma famille n’est pas une version moderne de Robinson Crusöe en plein cœur de la civilisation. Nous faisons partie d’une économie locale petite mais en croissance. Cette nouvelle économie grandit d’une façon informelle au début, c’est-à-dire sans beaucoup d’argent et sans structures légales. Les économies informelles sont, en réalité, les plus importantes aujourd’hui sur Terre. Pensez aux statistiques que vous entendez à propos des gens qui vivent avec seulement 1$ par jour. Comment font-ils ? Ils s’en tirent parce que l’essentiel de ce dont ils ont besoin ne coûte pas un sou.
 

Il y aura de plus en plus d’activité dans l’économie informelle, comme dans les pays dits en voie de développement, au fur et à mesure que l’économie formelle déclinera. Graphique basé sur des données de la Banque mondiale et tiré de « Post Peak Living ».

La plupart des foyers à double revenu finissent par payer pour un tas de services qu’ils pourraient accomplir eux-mêmes s’ils en avaient le temps : lessive, ménage, entretien de la maison et de l’auto, préparation des repas, conditionnement physique, garde des enfants et ainsi de suite… À l’opposé, les « sans emploi » peuvent partager temps et habiletés avec leurs voisins, en s’échangeant essentiellement des coups de main, sans échange d’argent. Souvenez-vous : autonomie, sentiment de compétence et être en relation.

Un mouvement social survient présentement à cause de la récession. Le jardinage maraîcher à la maison est en plein essor. Voilà de merveilleuses nouvelles ! Cela signifie que les gens réagissent avec sagesse aux nouvelles conditions en développant leurs habiletés et en améliorant leur autosuffisance.

7e point : nous sommes des animaux sociaux et avons besoin les uns des autres. Il n’y a pas de paix possible en isolation. Construisez votre communauté à l’aide de votre force personnelle et de votre exemple.

Certains d’entre vous, ou même plusieurs, pensez peut-être : « Ce type se réjouit de la déchéance du Rêve américain et des bons emplois que tant de gens ont occupés pendant tant d’années. Est-ce que c’est un sans cœur ? Non, je ne pense pas.

Beaucoup d’occasions d’emplois devraient exister si nous voulons rembourser le prêt que Mère Nature nous a accordé. Mais nous ne pouvons occuper en même temps les anciens et les nouveaux emplois. Dit autrement, nous ne pouvons nous payer un programme massif d’emplois « verts » en même temps que nous assurons la survie des industries qui nous ont mis dans le pétrin. Nous devons être « verts » jusqu’au bout.

Je pense que vous comprendrez mieux ce que je veux dire avec quelques exemples. Je vais faire la liste des emplois que nous devons perdre et des emplois que nous devons gagner. Je vais d’abord nommer un type d’emploi ou d’entreprise qui devrait disparaître ou, à tout le moins, diminuer grandement, et ensuite un type d’emploi ou d’entreprise qui devrait croître rapidement.

Version française de l’image originale.

Pendant que vous changez votre propre vie, rien ne garantit que la société suivra. Les façons de faire qui ne sont pas viables cesseront, mais, comme le professeur Jared Diamond l’a démontré dans son livre Collapse, et Joseph Tainter dans The Collapse of Complex Societies, elles pourraient se terminer à la morgue. Je préférerais les voir disparaître parce qu’elles sont passées de mode. Je veux voir les êtres humains prospérer en tant qu’éléments constructifs de l’écologie planétaire. Effectuer ces changements à l’échelle de la société implique un engagement au-delà de votre demeure et de votre voisinage.

8e point : ma conclusion est qu’il faut trouver comment inclure les gouvernements, les entreprises et les institutions à tous les niveaux.

Je dois vous dire qu’en plus d’être une mère extraordinaire qui fait ce qu’il faut pour créer l’avenir de ses enfants, Mary Wood est professeur de droit à l’Université d’Oregon. Voici autre chose qu’elle m’a expliqué.

Les gouvernements sont des entités constituées en tant que fiduciaires du bien commun et ont l’obligation de protéger les actifs en fiducie qui incluent les actifs naturels comme l’air, l’eau et le sol. En termes juridiques, votre gouvernement ne devrait pas utiliser vos impôts pour des entreprises qui dégradent ces actifs, ni même leur accorder des permis. S’il le fait, il vole l’avenir ce qui viole sa fonction de fiduciaire. Mais les gouvernements ont traité la protection des actifs naturels comme un choix plutôt que comme une obligation ce qui nous a conduit à la crise de notre dette écologique. Cela ne peut plus continuer. Chaque geste du gouvernement doit être évalué en fonction du remboursement nécessaire de notre dette écologique. Étant donné que le gouvernement est le fiduciaire du bien commun, il a l’obligation légale de le protéger.

C’est un rôle essentiel des citoyens de s’assurer que les gouvernements remplissent leurs obligations de fiduciaires. De plus, parce que vous aurez personnellement réduit votre dette écologique votre voix sera authentique quand vous direz : « Je n’ai pas besoin d’autoroutes, j’ai besoin de pistes cyclables sécuritaires. Pourquoi vous servez-vous de mes impôts pour agrandir un système de transport inefficace que nous n’avons même pas les moyens d’entretenir alors qu’il existe des alternatives peu coûteuses qui ne polluent pas ? »

Si vous vous impliquez face au gouvernement je vous conseille de suivre la piste de l’argent. Les gouvernements excellent à parler de fantastiques projets « verts » alors que le budget paye en réalité pour des pépines diesel qui nous creusent des tombes de plus en plus profondes.

Une autre façon d’agrandir le cercle est de lancer une entreprise. Cela peut sembler étrange de la part de quelqu’un qui affirme que l’économie ne se rétablira jamais. Bien que l’économie existante est condamnée à rétrécir, nous avons besoin de la remplacer par quelque chose de viable. L’instabilité financière et la hausse du coût du pétrole entraîneront une décentralisation et la déglobalisation. Alors qu’auparavant on pouvait se fier aux livraisons en provenance de la Chine et de Taiwan, on ne pourra plus compter sur elles dans l’avenir. De petits ateliers locaux et des usines régionales peuvent être étonnamment productives pour fabriquer les choses dont nous aurons besoin pour développer des systèmes viables pour l’alimentation, l’habitat, l’énergie et l’eau.

Par exemple, je m’occupe d’une fermette où prédomine le travail manuel. Les principaux outils que j’utilise ne se trouvent généralement pas dans les magasins. Quand avez-vous vu un rotoculteur à roues basses et savez-vous même de quoi il s’agit ? Et qu’en est-il d’une fourche large, d’un no-till roller, d’une faux, d’une perceuse à semer ou d’une grub hoe ? J’ai dû me donner beaucoup de mal pour me procurer et entretenir cet équipement qui était répandu aux États-Unis il y a 60 ans.


J’utilise un no-till roller pour détruire les plantes rampantes annuelles, une méthode de gestion du sol économe en énergie, qui réduit la perturbation du sol et qui évite le recours aux insecticides.

Pouvez-vous entrer dans un magasin de votre centre-ville et y acheter un four solaire ou une remorque à marchandises pour votre vélo ? Pouvez-vous faire l’essai d’un vélo électrique ? Un constructeur local est-il prêt à installer chez vous un système de cueillette de l’eau de pluie ou un marais filtrant les eaux grises pour irriguer votre jardin ? Existe-t-il un marchand de graines local qui teste et emballe des cultivars adaptés à votre biorégion ? Quelqu’un prépare-t-il des soupes ou des ragoûts faits d’ingrédients locaux de saison ? J’espère que vous entrevoyez maintenant un certain potentiel.

Finalement, j’aimerais vous faire part d’une autre occasion. Le sous-emploi pourrait offrir plus de temps libre. Qu’en ferez-vous ? Puis-je vous suggérer de participer à des organismes communautaires de chez vous ? Cuisine communautaire, popote roulante, centre d’action bénévole, marché de solidarité, menus travaux… Au fur et à mesure que les services gouvernementaux seront coupés, nous devrons réapprendre à prendre davantage soin de nous et des moins fortunés.

Un sous-groupe particulier d’organismes non-gouvernementaux, les groupes environnementaux locaux, s’implique dans le remboursement de notre dette écologique. Je vous encourage fortement à vous engager dans leurs nombreux projets qui pourraient faire la différence entre un avenir sain ou dysfonctionnel. Ma grande question est celle-ci : comment allons-nous restaurer et gérer les bassins versants locaux et les écosystèmes dans cette nouvelle économie ? Par exemple, un changement vers les énergies renouvelables entraînera-t-il une utilisation accrue de bois et, si oui, cela conduira-t-il à la déforestation ou agirons-nous avec sagesse ? Même question en ce qui concerne le gibier : les affamés menaceront-ils la survie des espèces locales ou la récolte se fera-t-elle de façon saine et viable ? Et je me demande aussi : lorsque les gens seront privés des services de collecte d’ordures, se mettront-ils à jeter de plus en plus leurs déchets sur le bord des cours d’eau et des champs ? Qui va nettoyer les dégâts et surveiller ?

Pour ma part, j’ai participé à la fondation du groupe Willits Economic Localization afin d’aborder dans ma communauté les mêmes sujets dont j’ai parlé au cours de cette conférence. Il existe peut-être dans votre coin un groupe semblable ou vous pouvez en démarrer un. Allez voir le Transition Network sur la toile. Si vous vous lancez dans un processus de changement en dehors des sentiers battus, il est très utile de bénéficier de l’appui d’un réseau social engagé dans la transition et qui partage les expériences de tous. Un jour, ce que vous faites deviendra la norme, mais pour le moment nous avons besoin de pionniers courageux.

Dans cette nouvelle ère, les groupes de pression locaux, les organisateurs communautaires, les écologistes qui restaurent les écosystèmes, les enseignants en systèmes viables et les pionniers joueront le rôle vital de guider la société vers le respect des limites et des richesses de la Terre.

 


Notes du traducteur (Michel Durand):

Ce texte peut être repris à volonté en autant que soit citée la source originale: Jason Bradford, 10 juin 2009 (http://campfire.theoildrum.com/node/5473)

J’ai décidé de traduire fidèlement et intégralement le texte de Jason parce qu’il apporte des éléments nouveaux et utiles. J’ai laissé les termes no-till roller et grub hoe en anglais parce que je n’ai pu trouver d’équivalent en français.

Version française :  www.villesentransition.net
 


 

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2009-03-24 04:58:29
On utilise, même en français, le mot anglais backcasting pour désigner une manière de voir et de penser qui permet d'œuvrer pour le...
2009-03-22 18:23:14
Savez-vous pourquoi on n'a guère accordé d'importance à l'agriculture lors de la récente élection à la présidence des États-Unis, bien qu'on...

Vidéo


Ville saturée, hyper-urbanisée (au détriment notamment des terres cultivables) et connaissant de nombreux pics de pollution tout au long de l’année, Grenoble et son agglomération sont aujourd’hui des modèles de ce qu’il ne faut pas faire en terme d’urbanisme. Or, à l’heure des bouleversements climatiques et de la crise écologique multiforme, il existe pourtant un risque non négligeable de voir par exemple de nouveaux projets routiers rendus compatibles avec le ScoT et de constater que l’obligation « d’intégrer l’empreinte écologique » peut faire l’objet d’interprétations pour le moins réductrices... Au reste, le film rappelle que les occasions ne manquent pas pour les décideurs locaux de se passer de l’avis de la population dans la mise en oeuvre de grands projets (Minatec).

Ainsi, à travers un film qui a la prétention d’aller plus loin que les bonnes intentions affichées du ScoT en posant les questions qui dérangent (décroissance, démocratie, etc.), les Amis de la Terre Isère souhaitent d’une part réaffirmer que l’urgence de la crise écologique nous impose de vrais choix politiques au service de tous et destinés à s’inscrire dans la durée, et d’autre part, attirer l’attention sur le fait que l’élaboration du ScoT est une occasion unique pour les habitants de contribuer à définir des directives conformes aux objectifs de la France pour 2020 : 20 % d’économie d’énergie, 20 % de réduction de GES par rapport à 1990 et 23 % d’énergies renouvelables (loi Grenelle du 3 août 2009).

«  Grenoble 2030 » s’appuie sur le témoignage d’objecteurs de croissance (Paul Ariès) et d’acteurs de l’écologie au niveau national (Pierre Rabhi), apportant un éclairage sociologique et philosophique. Le film donne également la parole à des citoyens concernés par le devenir de leur territoire de vie : Rocade Nord, agriculture, pollution de l’air, déchets, etc.

Le chiffre du jour

Au 31 décembre 2009, le nombre total d'Initiatives de Transition officielles dans le monde était de 265. Combien y en aura-t-il à la fin de 2010 ? Heureuse année!