Crise alimentaire


Quand on réduit la crise alimentaire à la malnutrition par manque, on n'a qu'une vue partielle de la situation mondiale. La malnutrition par excès est en effet devenue un problème aussi grave que la malnutrition par manque. Selon une étude récente de l’OMS, il y a désormais autant d’humains (1,1 milliard) qui souffrent de la première forme de malnutrition, accompagnée d’obésité, que de la seconde, associée au rachitisme et à l’anémie. Le manque et la surabondance. Deux symptômes universels souvent illustrés par une même image : ces enfants au ventre gonflé, tantôt par le manque, tantôt par l’excès.

Aussi étonnant que la chose puisse paraître à première vue, ces deux maux ont une racine commune: l'atrophie des cultures alimentaires et du jugement personnel et leur remplacement par les données objectives de la science et les agences étatiques de sécurité alimentaire. N'ayant plus à juger par eux-mêmes de la qualité des aliments qu'ils consomment, et assurés qu'ils peuvent se fier aux aliments dont les agences autorisent la vente, les gens sont la proie de la publicité et des saveurs frelatés de ces aliments industriels que l'on appelle junk food. Dans les pays pauvres, ces aliments n'existent pas encore en quantité suffisante, mais l'érosion de la culture alimentaire, qui englobe les pratiques agricoles, les rites de la table et le choix des aliments a pour conséquence que les gens perdent sur les deux tableaux. Ils sont privés de leur nourriture traditionnelle, souvent maigre, mais saine et n'ont pas encore plein accès à la nourriture industrielle.

Pour ce qui est de la malnutrition par manque, je rappellerai qu'elle n'est pas causée seulement par le déracinement culturel, mais aussi par la démesure et le gaspillage des riches, démesure dont ils subissent eux-mêmes les effets négatifs sous la forme de maladies de la civilisation, de l’obésité plus particulièrement. Frances Moore Lappé avait raison, il y a vingt ans, quand elle soutenait que le problème n'était pas la rareté des aliments mais la rareté de la démocratie. Les faits lui donnent encore davantage raison aujourd'hui. Miguel Altieri, un expert reconnu qui enseigne à l’Université de Californie à Berkeley, soulignait récemment «le fait qu’à l’échelle mondiale, nous disposons de deux fois plus d’aliments que nous pouvons en manger. Le monde actuel produit plus de nourriture par habitant que jamais auparavant, 4,3 kg par personne par jour ; 2,5 kg de céréales, de fèves, de noix, 450 grammes de viande, de lait, d’œufs et un autre 450 grammes de fruits et de légumes. La vraie cause de la faim est l’inégale répartition de cette manne. » Pratiquement aucun expert ne conteste les chiffres d’Altieri. (1)

Le gaspillage de nourriture atteint 96 milliards de livres par année aux États-Unis, soit 27 % des 356 milliards de livres produites. Chaque famille gaspille en moyenne 280 livres de nourriture par année. Si le gaspillage causé par la négligence est choquant, celui qui résulte d'un mauvais système fiscal ou d'un système de mise en marché inadéquat est scandaleux. Au Québec et au Canada, par exemple, les producteurs laitiers en sont souvent réduits à jeter leur surplus de lait à l'égout quand ils ont atteint leur quota de production. Une infime minorité de ceux qui ont des surplus parviennent à les vendre à rabais. Pour des raisons évidentes, il est difficile d'obtenir des chiffres précis sur cette question. L'Inde elle-même accumule pour le plaisir des rats des surplus de grain alors que dans ce pays 350 millions d'habitants n'ont pas accès au minimum vital de nourriture. (2)

On rattache spontanément l'obésité à la malnutrition par excès. En janvier 2002, le gouvernement américain présentait l'obésité comme une épidémie nationale. Plus de 60 % des Américains font de l'embonpoint et 27 % d'entre eux souffrent d'obésité, deux fois plus qu'il y a dix ans. Les chiffres pour le Québec sont respectivement de 46 % et de 13 % ; ces chiffres sont à la hausse ; c’est pourquoi quand je mentionne les Américains, je pense à nous autant qu’à nos voisins du Sud. Chez ces voisins, le pourcentage d'adolescents obèses a doublé depuis la décennie 1970. La compagnie Southwest Airlines a mis le feu aux poudres en faisant payer le prix de deux sièges aux wide body fliers. ( 3) Les coûts de ces infirmités s'élèvent à 117 milliards de dollars par année en frais médicaux et en pertes de salaires. Et ce mal gagne peu à peu le reste du monde : la Chine, l'Arabie, le Mexique, la Micronésie. Dans certaines îles de la Micronésie, 85% des personnes âgées de plus de 45 ans sont obèses à force de se gaver de croupions de dinde, interdits aux États-Unis pour leur teneur en gras, mais aussi pour des raisons d’ordre génétique. (4)

On mesure la complexité et la profondeur de ce mal à la lumière de cette définition de la nourriture par Bernard Charbonneau: . «Se nourrir ou nourrir, écrit-il, n'est pas une simple fonction alimentaire, c'est un acte total: in-carner, c'est-à-dire édifier de la vie et de l'homme avec le matériau physique et spirituel de la terre. Un acte religieux, hautement significatif, dont dépend la suite: ceci, toutes les sociétés avant la nôtre l'ont reconnu d'instinct. Mal manger c'est mal vivre. Qui accepte de manger n'importe quoi n'importe comment fera et pensera n'importe quoi.»(5)

Cette définition m’invite à m'arrêter à une cause, parmi de nombreuses autres, de la malnutrition par excès : La perte d’autonomie, résultant de la disparition du savoir traditionnel au profit du savoir des experts.

On dit qu'un homme averti en vaut deux. La chose est littéralement vraie aux États-Unis où l’information sur la nutrition est pléthorique, où également les mises en garde contre le junk food se sont multipliées. Des milliers d'ouvrages ont traité de ces questions au cours des trente dernières années, parmi lesquels plusieurs best-sellers : Food for Nought ( Ross Hume Hall) ; Diet for a Small Planet (Frances Moore Lappé) ; Diet for a New America (John Robbins) ; New Diet Revolution (traduit en français chez Stanké en 1990 sous le titre de Se nourrir sans faire souffrir (Robert C. Atkins). Nous savons que ce que nous mangeons est du junk food et néanmoins nous en mangeons chaque jour davantage. « Entre 1990 et 2000, la consommation alimentaire moyenne a augmenté de 8 %, selon le ministère de l'Agriculture des États-Unis. Cette augmentation correspond à environ 63 kg de plus par personne et par année. Quand on apprend que le niveau d'activité physique n'a pas changé depuis 1990, il n'est pas surprenant que pendant la même période, le taux d'obésité ait augmenté de 61 %.» (6) Les personnes les mieux informées au monde sur les dangers du junk food sont aussi celles qui succombent le plus à ses attraits. Un seul mot convient parfaitement à un tel paradoxe : échec.

Si j’étais membre de la confrérie des experts en nutrition je prierais l’ensemble de mes collègues de s’imposer un silence d’au moins cinq ans. Je les inviterais ensuite à profiter de ce moratoire pour réfléchir sur la cause principale de leur échec. Certes, la publicité joue un rôle déterminant et c’est pourquoi l’on songe à adopter dans ce cas la même stratégie que dans la lutte contre le tabagisme : les poursuites judiciaires et les hausses de taxes sur le junk food . Ces deux questions ont occupé une place centrale lors du colloque de la North American Association for the Study of Obesity, qui s'est tenu à Québec en octobre 2001. C'est en Angleterre que les procédures ont commencé. Le procès connu sous le nom de McLibel aura été le plus long de toute l'histoire de la justice britannique. Il aura peut-être été celui qui aura fait le plus de tort à une entreprise, McDonald et aura le plus contribué à discréditer un mode de vie. Mais si la publicité est si efficace n’est-ce pas parce que rien ne s’oppose à elle, que devant elle il n’y a que du vide?

Ce vide, Ross Hume Hall, l’avait identifié il y a trente ans : c’est la perte d’autonomie consécutive à l’élimination du savoir traditionnel au profit du savoir des experts. Selon certains anthropologues, «les chasseurs-cueilleurs tiraient leur subsistance de 30 000 espèces; 3 000 de ces plantes sauvages auraient sans doute pu avoir un sort semblable à celui du blé ou du maïs : être domestiquées. Il nous est aujourd’hui impossible d’imaginer la somme d’observations, d’expériences sensorielles diverses, de jugements nécessaires pour distinguer les 30 000 espèces comestibles, les composer entre elles.» (7) S’inspirant de La pensée sauvage de Claude Levi-Strauss, Ross Hume Hall décrit l'attitude des peuples primitifs face à l'environnement. «Le Négritos, un Pygmée des Philippines (Aëta), a une connaissance inépuisable du royaume des plantes et des animaux autour de lui. Non seulement est-il en mesure de reconnaître un nombre phénoménal de plantes, d'oiseaux, d'animaux et d'insectes, mais il possède une connaissance précise de leurs habitudes et de leur comportement. Il peut distinguer par exemple les mœurs de 15 espèces de chauve-souris. « Plusieurs fois, écrit le biologiste R. B. Fox, j'ai vu un Négritos qui, lorsqu'il n'était pas sûr d'avoir bien identifié une plante, avait soin de goûter son fruit, de sentir ses feuilles, de briser sa tige pour bien l'examiner, de prendre note des caractéristiques de son habitat. C'est seulement après toutes ces précautions qu'il se prononçait sur son identité.»(8) La chose la plus importante ici n'est pas la quantité de connaissances acquises par le Négritos, mais le fait que pour l'acquisition, la mise à jour et l'application de ces connaissances, il dépend de son propre jugement, lequel s'appuie sur le témoignage de ses sens. Ce Négritos aurait été en droit de dire que dans son rapport avec l'environnement, en matière d'alimentation, il était autonome.

Les habitants des pays industrialisés d'aujourd'hui ne peuvent pas en dire autant. Aux États-Unis ou dans n’importe quel autre pays industrialisé, le Négritos n’a plus à assurer lui-même sa sécurité alimentaire. L’État, éclairé par la science et l’industrie, jugera en son nom de ce qui est bon pour lui et de ce qu’il peut manger sans crainte. Il n’aurait plus besoin de s’en remettre à ses sens et de toute façon, ses sens ne pourraient que le tromper puisque la saveur et la couleur des aliments sont généralement modifiées artificiellement. La langue anglaise a un mot, surrogate, dont l’équivalent français, «substitut», n’est pas aussi fort. Les grandes agences de l’État associées à l’industrie agroalimentaire et aux chercheurs des universités constituent un surrogate for the senses. C’est l’expression utilisée par Ross Hume Hall. Nous ne savons plus distinguer par nous-mêmes ce qui nous fait du mal et ce qui est bon pour nous. Nous dépendons d’un savoir hétéronome à la fois prolifique, instable et rempli de contradictions. D’où le doute, l’incertitude, l’inquiétude, l’angoisse parfois dans le rapport à la nourriture. D’où aussi une conscience toujours en alerte et un sentiment de culpabilité associé aux aliments placés sur la liste noir des experts : le sucre, le sel, le gras, les viandes rouges, la liste est longue. L’acte de manger comporte ainsi un stress qui s’ajoute à celui dont on est souvent atteint au moment de se mettre à table. Les psychiatres ont même identifié une maladie causée par cette culpabilité : l’orthorexie, caractérisée par l’obsession de la rectitude alimentaire.

Nous voilà partagés entre une autonomie atrophiée et une hétéronomie aliénante et inefficace. Disparition du savoir traditionnel et invasion d’un savoir d’experts qui ne peut le remplacer ! Voilà l’état de nos rapports avec la nourriture. Dans le cas des Micronésiens et de bien d’autres autochtones, partout dans le monde, le mal semble irrémédiable, la transition ayant été trop violente. C’est grâce à leur capacité d’emmagasiner la matière grasse que les Micronésiens ont survécu aux catastrophes écologiques dont leur histoire est ponctuée. On comprend qu’ils raffolent du gras. Il était rare jadis. Il est aujourd’hui offert en surabondance à des pêcheurs devenus sédentaires. Heureusement, dans de nombreuses cultures où la transition a été plus lente, la greffe du savoir scientifique sur le savoir traditionnel a mieux réussi.

Notes
1-A conversation with Miguel Altieri.
3-.« America's Junk Food Debate Heats Up », U.S. News & World Report, World At Large, 7 janvier 2002).
4-Atlantic Monthly Juin 2001
5-Bernard Charbonneau, Un festin de Tantale, Nourriture et société industrielle, Éditions du Sang de la Terre, Paris, 1997, p. 83.
6-Article du New York Times, repris dans La Presse du 3 août 2002.
7-Gary Paul Nabham, Stephan L. Buchanann, in Nature’s Services, Gretchen C. Daily, Island Press, Washington, D.C. 1997, p. 133.
8- Ross Hume Hall, Food for Nought, Vintage, New York 1976, p. 140. (Voir le dossier Humus de l’Encyclopédie)
9-Voir le site Proteus.


 

 

Vidéo


Ville saturée, hyper-urbanisée (au détriment notamment des terres cultivables) et connaissant de nombreux pics de pollution tout au long de l’année, Grenoble et son agglomération sont aujourd’hui des modèles de ce qu’il ne faut pas faire en terme d’urbanisme. Or, à l’heure des bouleversements climatiques et de la crise écologique multiforme, il existe pourtant un risque non négligeable de voir par exemple de nouveaux projets routiers rendus compatibles avec le ScoT et de constater que l’obligation « d’intégrer l’empreinte écologique » peut faire l’objet d’interprétations pour le moins réductrices... Au reste, le film rappelle que les occasions ne manquent pas pour les décideurs locaux de se passer de l’avis de la population dans la mise en oeuvre de grands projets (Minatec).

Ainsi, à travers un film qui a la prétention d’aller plus loin que les bonnes intentions affichées du ScoT en posant les questions qui dérangent (décroissance, démocratie, etc.), les Amis de la Terre Isère souhaitent d’une part réaffirmer que l’urgence de la crise écologique nous impose de vrais choix politiques au service de tous et destinés à s’inscrire dans la durée, et d’autre part, attirer l’attention sur le fait que l’élaboration du ScoT est une occasion unique pour les habitants de contribuer à définir des directives conformes aux objectifs de la France pour 2020 : 20 % d’économie d’énergie, 20 % de réduction de GES par rapport à 1990 et 23 % d’énergies renouvelables (loi Grenelle du 3 août 2009).

«  Grenoble 2030 » s’appuie sur le témoignage d’objecteurs de croissance (Paul Ariès) et d’acteurs de l’écologie au niveau national (Pierre Rabhi), apportant un éclairage sociologique et philosophique. Le film donne également la parole à des citoyens concernés par le devenir de leur territoire de vie : Rocade Nord, agriculture, pollution de l’air, déchets, etc.