Monnaie locale


Le 21 décembre dernier, la télévision de Radio Canada, après la BBC, présentait un reportage sur la Lewes Pound, la monnaie locale que vient d'adopter cette petite ville anglaise du Sussex. Il y a un an, c'est la ville de Totnes, dans le Devon, qui lançait sa propre monnaie. L'intérêt des grandes chaînes de télévision pour cette question est une indication qu'il faut prendre au sérieux. Lewes et Totnes font partie de ces villes de transition (transition towns) dont le nombre s'accroît à un rythme tel qu'il pourrait bien y avoir bientôt des centaines de monnaies locales dans le monde. Il y en aura peut-être des milliers, car loin de se limiter aux villes de transition, les monnaies locales apparaissent sur tous les continents sous diverses formes, comme les SEL ou systèmes d'échange locaux en France.

[...] Un exemple théorique nous aidera à y voir plus clair. Imaginons un groupe de cent citoyens, de métiers et professions complémentaires, signant un pacte par lequel ils s'engagent non seulement à se faire confiance entre eux, mais à ne jamais conserver plus d'une journée le billet de 100 Gesell qu'ils ont convenu d'engager dans l'expérience. Le premier jour du mois, X achète pour 100 G de viande à Y, après avoir vendu pour 100$ de fourrage à Z. Le lendemain, il fait des échanges semblables avec V et W. Supposons que tous les membres du club font de même. Après 30 jours, chacun aura accumulé pour 3000 Gesell de biens alors qu'au départ il ne disposait que de 100 Gesell. Il n'y a aucun forfait spéculatif derrière ce rendement faramineux. C'est le travail de chacun qui est dûment récompensé par un système d'échange qui favorise l'accumulation de biens plutôt que d'argent. Qui plus est, on a dans un tel système à se procurer des biens durables. Tous ceux qui s'intéressent à l'agriculture en Amérique du Nord ont pu remarquer que les sapins de Noël sont les plantes les plus durables que l'on cultive. Pour l'excellente raison qu'ils parviennent à maturité en moins de dix ans et que s'il fallait attendre vingt ans pour les récolter, il vaudrait mieux placer son argent à la banque ne fût-ce qu'à 2% d'intérêt. Avec la monnaie fondante, les meilleurs placements que nous pourrions faire consisteraient à mieux isoler nos maisons et acheter des voitures inusables, alors que le système actuel nous incite à faire exactement le contraire.

Voilà pourquoi la monnaie locale suscite un engouement exceptionnel en ce moment. Les villes de transition l'adoptent parce que, compte tenu de leur mission, qui est de faire face à la double crise du pic pétrolier et du réchauffement climatique, elle constitue pour elles un outil pratiquement indispensable. Il va sans dire qu'elle favorise le commerce local et qu'elle contribue ainsi non seulement à réduire les frais de transport mais à libérer l'agriculture de sa dépendance à l'endroit des produits dérivés du pétrole.

Le renforcement de la solidarité locale en temps normal et de la sécurité locale en période de crise, avait été jusqu'à maintenant le mobile principal de ce que certains appellent les monnaies complémentaires. L'épuisement des ressources non renouvelables et le réchauffement climatique ont fait apparaître de nouveaux mobiles, si puissants que le mouvement pourrait très bien prendre une grande ampleur et survivre à l'actuelle crise économique.

Extrait de "2009, année de la monnaie et de la solidarité locales?", Jacques Dufresne, L'Encyclopédie de la Francophonie.